Visiblement, il a choisi son moment pour parler : «Plus tard», a précisé son avocat. Vendredi, lors de sa première audition devant la justice française, le terroriste Salah Abdeslam a préféré garder le silence. Sa parole, comme celle d’autres jihadistes, est pourtant rare et primordiale pour comprendre ce que le psychanalyste Fethi Benslama appelle Un furieux désir de sacrifice. Dans cet essai paru mi-mai au Seuil, le spécialiste fait entendre la voix de la psychanalyse sur un phénomène jusque-là principalement observé par les sciences politiques ou la sociologie. En partant de la subjectivité du sujet, Fethi Benslama livre d’autres éléments permettant de reconstituer le puzzle de l’endoctrinement et d’approcher la logique du passage à l’acte.

Vous insistez dans votre livre sur la jeunesse des candidats au jihad. Les deux tiers ont entre 15 et 25 ans, et 25 % sont même mineurs. Pourquoi ?

Les procédés de recrutement dans l’offre jihadiste exploitent un grand nombre des difficultés qui caractérisent cette période de la transition juvénile. Pour ceux qui se trouvent fragilisés psychologiquement, voire qui souffrent de troubles psychiques ou bien qui ont basculé dans la délinquance, l’offre de radicalisation peut apparaître comme une solution à leurs problèmes. J’ai vu des jeunes très déprimés se sentir tirés vers le haut en adoptant cette offre : alors qu’ils ne supportaient plus leur vie, qu’ils se considéraient comme des moins que rien, ils étaient subitement portés par un élan de toute-puissance. Leurs difficultés semblent effacées. Au fond, la radicalisation intervient comme un traitement. Un traitement par l’idéal qui se révèle plus fort que certaines substances. Ce traitement donne au sujet une conscience de son importance qu’il n’avait pas auparavant. La radicalisation religieuse confère aussi un sens à sa vie. En défendant une grande cause, le sujet se croit missionné. Il se rêve en sauveur de son groupe, car si l’enfant se pose en thérapeute de sa famille, l’adolescent veut soigner la société, sauver le monde. L’offre de radicalisation crée donc une demande à partir d’un état de fragilité identitaire, qu’elle transforme en une puissante armure.

Récemment, le psychiatre Boris Cyrulnik a traité les Merah et autres Coulibaly de «gogos de l’islam». Olivier Roy y voit une forme de nihilisme. Le psychiatre américain Marc Sageman exclut les troubles psychologiques chez les jihadistes. Pourquoi tant de points de vue ?

Il faut regarder concrètement ce qui se passe, étudier les cas réels avant de proposer des brutalités théoriques. Les jihadistes ne sont pas des «gogos», c’est de la psychologie de bazar. Ce sont des jeunes qui répondent à un engagement fort qui peut aller jusqu’au combat et à la mort. Il y a 25 % de convertis et même jusqu’à 40 % en comptant les familles musulmanes sécularisées. Il n’y a pas de profil type, mais des sous-ensembles de trajectoires avec des récurrences. Au départ, certains sont dans une situation d’errance : ils cherchent une cause qui les fixe, qui arrête le défilement permanent des idées, le tourbillon incessant qui les envahit. D’autres ont déjà manifesté des troubles psychopathologiques, ils ne sont pas fous, mais en état limite et, dans certains cas, psychotiques. La plupart sont néanmoins responsables. Ils se sentent déracinés et cherchent un ancrage. Ils s’éprouvent comme étranger à leur famille, au monde dans lequel ils vivent. Ce déracinement peut être intérieur ou correspondre à une réalité : enfants de migrants, ils voient leurs parents vivre l’exil comme un déchirement auquel ils s’identifient. D’un coup, l’offre de radicalisation leur permet un enracinement. Il faut prendre ce terme au sérieux, car dans «radicalisation», il y a «radical», qui signifie la racine. La radicalisation répond à cette recherche d’enracinement.

L’autre trajectoire est celle du délinquant. Son adhésion jihadiste lui permet de recycler sa culpabilité, d’anoblir ses actes antisociaux au prix de sa vie et de celle des autres. En somme, la bonne cause masque ses crimes, dont il obtient plus de jouissance.

C’est ce que vous appelez un furieux désir de sacrifice ?

Une personne qui a un idéal ne se bat pas seulement pour une idée, il en tire une jouissance. Le terroriste récolte un dividende personnel de ses actes. En tuant les autres, il acquiert une toute puissance de désastre. L’homme ordinaire jouit aussi mais, en général, sa jouissance est canalisée par le langage et dans des normes ; dans le cas des jihadistes, elle emprunte la voie de la guerre et de la mort. Comment à un moment donné «une niche écologique», au sens du philosophe Ian Hacking, s’ouvre-t-elle et fait-elle proliférer ce type d’engagement extrême ? C’est la question, la psychanalyse a son mot à dire.

Ce surengagement est-il une forme de fanatisme ?

En effet, le fanatique est celui qui croit détenir une vérité suprême, et cette vérité lui permet de ne pas avoir le sentiment d’errer. Il est fixé, il adopte des automatismes qui dissolvent sa singularité. Beaucoup de personnes aimeraient être soulagées de leur singularité et de la responsabilité qui va avec. Il est plus facile de vivre quand on délègue sa conscience à un Dieu ou à un maître absolu.

Vous montrez l’importance du groupe dans le passage à l’acte. Pourquoi, à un moment donné, un homme décide-t-il de se faire sauter ?

La question du passage à l’acte est la plus difficile qui soit à traiter. D’abord, n’oublions pas que beaucoup de gens sont tentés par la mort. Des dizaines de milliers de personnes font des tentatives de suicide chaque année : 10 000 en meurent, dont 1 000 jeunes. Dans l’autosacrifice, l’offre jihadiste joue sur la limite entre la vie et la mort, peu stable chez certains, notamment les adolescents. Mais il faut être pris dans un groupe pour basculer dans l’action guerrière et accepter la mort. Dans les groupes exaltés, les limites individuelles se dilatent, il se forme un corps mystique commun.

Comment en vient-on à ce sacrifice, à la mort ?

Avant d’aller à l’autosacrifice, il y a le passage par un état qui se caractérise par la mort du sujet. La personne est vivante, mais subjectivement elle est déjà morte. Dès lors, le passage à l’acte devient une solution facile. Dans la conception du martyr, cette mort s’accompagne de la promesse d’une vie future édénique. La religion donne un avenir à la mort, c’est là toute sa force d’ailleurs. Dans les testaments laissés par les terroristes, leur mort est programmée inéluctablement.

Généralement, les organisations terroristes essaient de récupérer vivants leurs combattants. Pas le jihadisme actuel. La mort est-elle une finalité ?

Il y a eu un détournement de la conception du martyr par l’islamisme, qui devient un désir de mourir et non ce qui peut arriver lors d’un combat. Dans la tradition chrétienne, le martyr n’a pas le même sens que dans l’islam. Il n’est pas un combattant, c’est celui qui subit la mort sans prendre les armes. A partir de la Première Guerre mondiale, le concept a été récupéré par le nationalisme. Mais le martyr devient un combattant, un soldat qui, en mourant, obtient le statut exceptionnel du héros de la patrie. C’est le cas dans l’islam, avec cette particularité que le martyr reste vivant, une sorte de mort-vivant, un être surnaturel en somme. Ce sont les mouvements islamistes qui ont ouvert la trappe de l’autosacrifice. Cette mutation a commencé avec le Hezbollah et les attentats suicides à la fin des années 70. Il ne s’agit plus seulement de combattre, mais de mourir au moyen du combat. La mort est devenue la matrice pour un humain exceptionnel qui va naître dans l’autre monde. Cette théorisation du chiisme révolutionnaire s’est ensuite répandue en passant par les Palestiniens. Bref, le martyr devient un but en soi. C’est ainsi que de nombreux jihadistes programment leur mort. Ils ne cherchent pas à s’en sortir. Derrière ce phénomène, il y a les vieux qui sacrifient leurs enfants, enfin surtout les enfants des autres. Ils fabriquent de la chair à jihad.

Qui sont ces «vieux» ? Les leaders islamistes ? Les dictateurs ?

Ceux qui veulent le pouvoir dans le monde musulman, et les islamistes ne reculent pas devant le sacrifice humain dans ce but. Il y a profusion de jeunesse dans ce monde déboussolé. L’explosion démographique a cassé les structures anthropologiques qui tenaient tant bien que mal jusqu’aux années 70. Par exemple, en Egypte, un million d’enfants naissent tous les ans, on a laissé tout filer. Quelle éducation, quels soins possibles avec un PIB par habitant qui représente le dixième de celui d’un Français ? Beaucoup de jeunes sont prêts à tout tenter pour sortir de leur monde. Certains essaient de rejoindre l’Europe et s’ils n’y arrivent pas, ils vont en Syrie, en Libye. C’est le désespoir.

Dans votre livre, vous évoquez le concept de «surmulmusan», qu’entendez-vous par là ?

Le surmusulman se veut plus musulman que le musulman, il aspire à une puissance religieuse supérieure à l’ordinaire, voire surhumaine. Il s’agit d’une surenchère continuelle pour prouver sa fidélité, ce qui signifie qu’il y a la perception inconsciente d’une menace intérieure d’infidélité. Il ne suffit plus d’être musulman, il faut le (dé)montrer. Ce devenir surmusulman résulte d’un siècle d’islamisme et de l’état de guerre. Le monde musulman connaît depuis le XIXe siècle des expéditions militaires occidentales et des guerres civiles. A cela s’ajoute le phénomène du fondamentalisme qui existe dans presque toutes les religions sauf que, du fait de cet état de guerre, une partie du fondamentalisme musulman a été armée. Le surmusulman est un diagnostic sur la vie psychique imprégnée par l’islamisme, hantée par la culpabilité et le sacrifice. C’est là que réside aujourd’hui le danger pour l’ensemble des musulmans et de leur civilisation.

Rencontre avec l’auteur lundi 23 mai à 19 heures à la Maison de l’Amérique latine à Paris. Avec Patrick Boucheron, Elisabeth Roudinesco et Maurice Olender.