Juil 262015
 

Par 

Mohamed Ali Abdel Jalil

Université d’Aix-Marseille

mohamed-ali.abdeljalil@univ-amu.fr

Les musulmans ont une foi solide dans l’idée que le Coran est un texte « révélé » au prophète Muḥammad par « Dieu » lui-même mot pour mot et lettre pour lettre par l’intermédiaire de « l’archange Gabriel ».

Cependant, les mots « Dieu », « révélé » et « archange » sont des mots ambigus..

Au point de vue ontologique, « Dieu » est le principe suprême de l’existence et de l’activité universelles : soit comme substance immanente des êtres, soit comme cause transcendante créant le monde hors de lui, soit comme fin de l’univers (le moteur immobile d’Aristote).[1] Les trois idées ci-dessus sont résumées ainsi par Vacherot : « Dieu est l’être des êtres, la cause des causes, la Fin des fins : voilà comment il est le véritable Absolu. »[2]

Au point de vue logique, « Dieu » est le principe suprême de l’ordre dans le monde, de la raison dans l’homme et de la correspondance entre la pensée et les choses.[3]

Au point de vue moral, « Dieu » est l’être personnel tel qu’il soit, par son intelligence et sa volonté, le principe suprême et la garantie de la moralité.[4]

Au point de vue matériel, « Dieu » est un être personnel, supérieur à l’humanité, qui donne des ordres et fait des promesses, auquel on adresse des prières et qui les exauce. Il est généralement conçu comme l’allié et le protecteur d’un groupe social auquel il se manifeste et qui lui rend un culte. (Ancêtre, chef guerrier, législateur, juge, libérateur, etc.). Dans l’antiquité, ce groupe est ethnique. (Ex. : Dieux grecs et dieux troyens, Dieu d’Israël).[5] Le concept de « Dieu » chez les musulmans est essentiellement du type matériel avec une légère diaprure logique et morale. Dans ce sens, « Dieu », comme abstraction du chef, peut parler à son peuple considéré comme « khayr umma ukhrijat li-n-nās » [la meilleure communauté jamais produite aux hommes] (trad. Berque) (verset III, 110). Il peut être aussi l’image intellectuelle qui gouverne une société (Dieu social).

En termes de psychologie analytique, « Dieu », en tant qu’archétype psychique hypothétique et qu’inconscient inconnaissable, peut désigner l’inconscient collectif qui s’individualise dans l’inconscient personnel.

Pour Carl Gustav Jung (1875-1961), « Dieu » est la puissance du destin personnel. « Je sais, souligne-t-il, que je me trouve, de toute évidence, en face d’un facteur inconnu que j’appelle « Dieu » en consensus omnium (« quod semper, quod ubique, quod ab omnibus creditur » [ce qui est cru toujours, partout et par tous]). […] j’appelle « Dieu » la puissance du destin sous son aspect positif comme sous son aspect négatif et dans la mesure où son origine n’est pas vérifiable ; c’est un « dieu personnel » puisque mon destin signifie surtout moi-même, surtout lorsqu’il me parle sous la forme de la conscience comme une vox Dei avec laquelle je puis même m’entretenir et discuter. »[6] « Dieu » est pour Jung le symbole des symboles.[7]

Au point de vue théosophique, « Dieu » peut être conçu comme la Conscience Une et Universelle non personnelle qui irradie dans tout ce qui existe. Ainsi, la théosophie rejette toute conception d’un « dieu » personnel qui écoute des prières et qui y répond.

Fondement des religions abrahamiques, la « révélation » désigne un « acte pouvant s’exercer suivant divers modes, par lequel Dieu ou la divinité, se manifeste à l’homme et lui communique la connaissance de vérités partiellement ou totalement inaccessibles à la raison ».[8] Ainsi, les croyants en une religion prétendent que les connaissances constituant leur religion émanent d’un être transcendant et inconnaissable.

Selon l’usage coranique, ce concept de « révélation » (« al-waḥy », du verbe « waḥā », sens lexical : « informer secrètement et rapidement », « inspirer ») couvre un champ sémantique très vaste. Il existe plusieurs types de « révélation » :

  • Inspiration instinctive à l’animal : verset XVI, 68 (« wa awḥā rabbuka ila an-naḥli ani ttakhidhī mina l-jibāli buyūtan wa mina sh-shajari wa mimmā yaʿrushūn» [Ainsi ton Seigneur révèle-t-Il aux abeilles : « Accommodez-vous des demeures à partir des montagnes, des arbres et des ruchers] (trad. Berque)).
  • Inspiration innée à l’homme (« ilhḥām fiṭrī») : verset XXVIII, 7 (« wa awḥaynā ilā ummi mūsā an arḍiʿīhi » [Nous inspirâmes à la mère de Moïse : « Allaite-le] (trad. Berque)).
  • Suggestion d’un homme à un autre : verset XIX, 11 (« fa-kharaja ʿalā qawmihī mina l-miḥrābi fa-awḥā ilayhim an sabbiḥū bukratan wa ʿashyyā» [Il se produisit hors du temple à son peuple, auquel il fit entendre d’avoir à exalter soir et matin la transcendance…] (trad. Berque)).
  • Tentation des diables à l’homme : verset VI, 121 (« wa inna ash-shayāṭīna la-yūḥūna ilā awlyāʾihim li-yujādilūkum» [Les satans inspirent à leurs liges de vous porter la contestation.] (trad. Berque)).
  • Révélation par « Dieu » aux Apôtres de Jésus : verset V, 111 (« wa idh awḥaytu ila al-ḥawāryyīna an āminū bī wa bi-rasūlī» [et que j’inspirai aux apôtres : « Croyez en Moi et à Mon envoyé »] (trad. Berque)).
  • Ordre donné par « Dieu » au règne minéral, aux planètes, au ciel : verset XLI, 12 (« wa awḥā fī kulli samāʾin amrahā» [et pour chaque ciel en inscrivit l’ordonnance] (trad. Berque)) ; et versets XCIX, 4 & 5 (« yawma-idhin tuḥaddithu akhbārahā bi-anna rabbaka awḥā lahā » [ce Jour-là elle rapportera sa chronique car ton Seigneur lui fit révélation.] (trad. Berque)).
  • Ordre donné par « Dieu » aux anges : verset VIII, 12 (« idh yūḥī rabbuka ila al-malāʾika» [lors ton Seigneur inspire aux anges] (trad. Berque)).
  • Révélation du Coran par « Dieu » au prophète Muḥammad : verset XII, 3 (« naḥnu naquṣṣu ʿalayka aḥsana al-qaṣaṣi bi-mā awḥaynā ilayka hādha al-qurʾāna» [Nous te narrons la narration la plus belle en te révélant ce Coran] (trad. Berque)).

« L’archange Gabriel » (mot qui vient des termes hébreux גבר [gabar], être fort ou puissant, et אל [El], Dieu)[9] est généralement le Saint-Esprit selon l’islam. Le Saint-Esprit ou l’Esprit saint (concept proche de l’inconscient collectif) est, selon le christianisme, l’Esprit de Dieu et la troisième personne de la Trinité. Il est aussi appelé l’Amour du Père et du Fils. De ce fait, il peut être compris comme un « lien » entre l’inconscient et l’individu ou le groupe. L’étymologie hébraïque du mot « Gabriel » (le nom masculin גבר [geber] signifie homme)[10] laisse entendre que cet ange est le symbole d’un homme fort qui exerce le métier d’un facteur, qui transmet le courrier depuis l’inconscient jusqu’au conscient.

Compte tenu de ce qui précède, nous pouvons conclure que cette phrase générique et allégorique (« un texte a été révélé par Dieu à un prophète à travers un ange ») devrait être interprétée en tant que métaphore.

« Dieu » (chef) donne un ordre hiérarchique, envoie un message (texte sacré) à son « messager » (assistant, représentant) de manière secrète (révélation) par le biais d’un « ange » (facteur) pour que ce messager le transmette aux subordonnés (peuple, armée). Cet ordre, ce message aurait été préparé auparavant par une équipe de spécialistes en fonction des considérations sociopolitiques à partir d’autres messages précédents (aussi bien en langues autochtones qu’en langues étrangères).

Au point de vue linguistique, il est évident que le Coran est un texte et que tout texte est un produit humain par excellence. Et d’un point de vue littéraire « chaque texte est unique »[11]. « Le texte est toujours unique en son genre »[12]. Aussi les musulmans prétendent-ils que leur texte sacré est inimitable et le seul message divin authentique.

Le statut du texte sacré, en l’occurrence le Coran, en tant que texte sans auteur précis et connu, ressemble au statut du folklore. Le folklore est le produit d’un peuple. De même, l’auteur du Coran est le peuple arabe. Le Coran est à l’origine la voix des Arabes en tant qu’ethnie, et par la suite la voix d’Allah (Dieu des Arabes). L’on se rappelle bien le vieil adage latin : « Vox populi, vox Dei » [La voix du peuple est la voix de Dieu].

Ainsi, on peut considérer le Coran comme le produit d’un groupe ethnique. Le texte arabe du Coran peut être considéré comme un texte traduit en arabe avec adaptation à partir d’autres langues différentes, pour plusieurs considérations.

Il existe dans le texte arabe des traces (mots et locutions) d’autres langues non arabes, ce qui indique, entre autres, que le texte a été traduit en sens « descendant » (traduction aval), d’une (des) langue(s) dominante(s) vers une langue dominée ou un idiome vernaculaire (l’arabe). La traduction en sens « descendant » est une traduction sourcière qui est plus fidèle au texte original (par opposition à la traduction en sens « ascendant », vers l’amont, la traduction cibliste, qui est une traduction depuis une culture dominée vers une culture dominante, où il n’y a pas de trace du texte de départ).[13]

Les contemporains de Muḥammad désiraient connaître les idées qui influençaient leur vie (nous trouvons cela dans les versets qui demandent aux Arabes, pour vérifier l’authenticité du Coran, de consulter les Écritures, et surtout apocryphes (textes de départ), ainsi que les gens du Livre). Normalement c’est le traducteur qui demande au lecteur de se référer au texte source pour vérifier l’authenticité de sa traduction. Mais la situation conflictuelle a exigé de ne pas déclarer que le texte a été traduit. Si Muḥammad et son équipe avaient révélé ce secret, tout leur projet national aurait subi un échec. L’objectif d’élaborer le Coran était de prouver aux Juifs et aux chrétiens ébionites que les Gentils Arabes (les païens arabes, al-Ummīyīn) pouvaient avoir un livre sacré et être ainsi sur un pied d’égalité avec les deux autres religions monothéistes. Sīrat ibn Hishām rapporte que les Juifs de Yathrib (actuellement Médine), en tant que gens de Livre (détenteurs d’un livre sacré), narguaient les Arabes païens qui n’avaient pas de livre sacré et se moquaient de leur paganisme. Le complexe d’infériorité de la communauté païenne Arabe a donc poussé celle-ci, à travers Muḥammad, à imiter les gens du Livre (ahl al-kitāb) en traduisant la tradition judéo-chrétienne sans en avoir révélé la source pour ne pas susciter contre les païens plus de moquerie de la part des Juifs, pour ne pas donner aux Juifs le sentiment de fierté d’être l’origine et pour ne pas renforcer le complexe de supériorité chez les gens du Livre contre les Arabes païens.

Les Arabes contemporains du Coran, et même les plus proches du Coran (comme Abū Bakr, ʿUmar et Ibn ʿAbbās, selon l’Itqān d’As-Suyūṭī), n’ont pas pu comprendre certains mots (les hapax legomenon [gharīb] dont on ne connaît qu’une seule occurrence), bien que le texte ait été rédigé dans leur langue maternelle.

Ces nouveaux mots hapax n’étaient pas utilisés par les Arabes préislamiques ni les Arabes contemporains du Coran ; ce qui signifierait que c’est le Coran qui les a empruntés ou les a mis en utilisation, c’est-à-dire c’est lui qui les a utilisés le premier en langue arabe. L’une des preuves que c’est un emprunt étranger c’est le fait qu’il peut se lire de plusieurs manières. Ex. : le mot (صلوات) [des lieux de cultes] (verset XXII, 40) se lit selon 17 manières : ṣalawāt ; ṣuluwāt ; ṣilawāt ; ṣulawāt ; ṣalwāt ; ṣulūt ; ṣulūta ; ṣuluwath ; ṣulūthā ; ṣulawāth ; ṣilawāth ; ṣulūb ; ṣalūt ; ṣulūlā ; ṣalūth ; ṣulūth ; ṣilwīthā (ṣilwīthā selon la lecture de ʿIkrima et Mujāhid, selon Ibn ʿAṭīya Al-ʾAndalusī dans Al-Muḥarrar al-wajīz). Ainsi ce terme est vu par les exégètes anciens Aṭ-Ṭabarī (m. 923), al-Baghawī (m. 1116/1122) et al-Qurṭubī (m. 1273) comme une transcription d’un mot hébreu. Et l’étymologie a disparu des exégèses ultérieures ! Qui plus est, l’un des plus fiables transmetteurs de hadiths, aḍ-Ḍaḥḥāk (m. après 719), aurait dit, selon al-Qurṭubī, « je ne sais pas si la consonne “ṣād” est vocalisée en fatḥa ou en ḍamma » [« wa lā ʾadrī ʾa fatḥu ṣ-ṣad am ḍammuhā »], i. e. il ne savait pas si ce mot se prononce alūth ouulūth.

Les mots nouveaux ne reflétaient pas les milieux socioculturels mecquois et médinois qui ont abrité le Coran et ne répondaient pas aux besoins des Arabes (tels que ʾistabraq, jahannam, sundus, firdaūs, ṣirāṭ, etc.), ce qui signifie que ce n’est pas l’usage de la communauté linguistique qui les a introduits, mais c’est la traduction d’un ou des textes, traduction qui reflète la culture source.

Le Coran lui-même souligne qu’il est un livre mufaṣṣal (décrit en détail) (versets XLIV, 3 et 44) et muṣṣarraf (expliqué et éclairci en arabe, dont la forme est transformée en une autre[14]) (versets XVIII, 54 et XX, 113) en langue arabe pour que les locuteurs arabes puissent comprendre.

Le Coran souligne que son contenu se trouvait déjà énoncé dans les anciennes Écritures, les rouleaux d’Abraham et de Moïse (versets XXVI, 196 et LXXXVII, 18 et 19).

Muḥammad dit à ʿUqba ibn ʿĀmer (selon Musnad Aḥmad) : « Veux-tu que je t’enseigne trois sourates déjà énoncées dans le Torah, l’Évangile, le Livre des Psaumes [Zabūr] et le sublime Livre du discernement al-furqān [le Coran] ? » Et Muḥammad lui fit lire les trois sourates courtes (CXII, CXIII et CXIV) : la sourate Al-Ikhlās [la pureté du dogme], la sourate Al-Falaq [l’aube naissante] et la sourate An-Nās [les Hommes].

Les contemporains du Coran affirmaient continuellement l’idée que ce texte n’était élaboré qu’à partir des légendes des anciens, qu’ils les ont déjà entendues et que s’ils le voulaient, ils en diraient autant (verset VIII, 31).

L’élaboration du Coran (munajjam : espacé, étalé dans le temps, séquencé en 23 ans) est plus proche d’une rédaction lente que d’une révélation rapide. Il s’agit d’une traduction, rédaction, révision, correction, reformulation et adaptation du texte aux besoins des récepteurs. Sinon, pourquoi la révélation (qui est censée être plus rapide que l’éclair) s’est interrompue ou s’est ralentie à des moments critiques (l’histoire de ʾifk [les discours mensongers] ; la question de rūḥ [l’âme] ; le défi des Arabes demandant à Dieu qu’il fasse pleuvoir des pierres sur eux et qu’il leur inflige quelques terribles tourments si le Coran était vrai (verset VIII, 32))[15] ? Ne pas pouvoir répondre sur-le-champ à des questions sur la nature de l’esprit et attendre des jours ou des semaines pour donner une réponse qui ne dépasse pas une phrase, cela indique que le Coran est le résultat d’une recherche plus que d’une simple révélation.

La fonction du Coran était de contribuer à l’émergence et à la reconnaissance de la langue arabe, fonction qui ressemble beaucoup à celle de la traduction de la Bible en langues vernaculaires européennes pour la reconnaissance de ces nouvelles langues vernaculaires, ce qu’affirment Pascale Casanova dans La république mondiale des lettres[16], Jean Delisle et Judith Woodsworth, dans Les traducteurs dans l’histoire[17], et Noël J. Gueunier dans « Les traductions de la Bible et l’évolution du malgache contemporain »[18]. Le Coran, comme tout autre énoncé, a pour fonction de dire : « Nous sommes là et nous ne sommes pas comme vous ». Ce qu’affirme David Bellos[19] pour la langue en général en disant : « Le langage est ethnicité. L’ethnicité est la façon dont un groupe social se constitue et s’identifie. [La langue] laisse échapper un flot de messages sur son appartenance régionale et sociale, une façon richement nuancée de dire à autrui qui vous êtes. […] Toute langue dit à votre auditeur qui vous êtes, d’où vous venez, où vous vous situez. […] L’un des buts fondamentaux, et peut-être originels, de la parole est d’être un instrument de différenciation – non seulement d’indiquer sous forme distincte votre provenance, votre rang, votre clan, votre bande, mais de proclamer : « Je ne suis pas vous mais moi. » […] L’utilité première de la parole humaine fut d’affirmer la différence ». C’est pourquoi, selon l’Itqān d’As-Suyūṭī, le Calife ʿUmar affirme l’idée que « Tout ce que l’on dit dans le Coran est juste (ṣawāb) tant que l’on ne substitue pas châtiment à pardon [c’est-à-dire tant que l’on ne commette pas de contresens]. » En d’autres termes, le but du Coran, selon ʿUmar (et selon le Coran lui-même en insistant sur son caractère arabe et sur l’intimidation), n’a pas été de communiquer un message à autrui, mais de modifier les relations avec les autres, de modifier l’équilibre des pouvoirs, d’accéder au centre, pour reprendre les termes de Pascale Casanova, de devenir dominant au lieu de dominé. Voilà ce que dit Bellos : « Le simple fait de la diversité linguistique suggère très fortement que la parole n’est pas apparue pour permettre de communiquer avec des membres d’autres groupes de congénères. […] De même, il n’y a aucune raison particulière de croire que le langage ait surgi pour favoriser la communication entre membres d’un même groupe. Car ils communiquaient déjà entre eux – avec leurs mains, leurs bras, leurs mimiques, leurs corps. De nombreuses espèces procèdent visiblement ainsi. […] Le bruit vocal établit des liens entre personnes qui doivent ou désirent être en contact d’une façon ou d’une autre, pour une raison quelconque. […] Le but des actes de communication n’est pas la transmission d’états mentaux de A à B (et moins encore la transmission d’information), mais l’établissement, le renforcement et la modification de relations interpersonnelles immédiates. […] Le langage est un mode humain de relation avec d’autres êtres humains. »[20]

La ressemblance frappante entre le contenu, et parfois le style, du Coran et les textes sacrés précédents aussi bien canoniques qu’apocryphes nous indique que ces derniers ont servi de source ou de texte de départ pour élaborer le texte coranique.[21]

Voici un exemple sur la ressemblance flagrante entre le Coran et les anciennes Écritures. Le verset coranique XX, 12 est quasi identique avec le verset biblique 3 : 5 de l’Exode.[22]

فاخْلَعْ نَعلَيكَ إنَّكَ بِالْوَادِ المُقَدَّسِ طُوى. (طه، 12)

Fa-khlaʿ naʿlayka innaka bi-l-wādi l-muqaddasi Ṭuwā. (Coran, Ṭāhā, 12)

Retire tes sandales. Tu te trouves dans le Val sacré de Tuwâ* [NDT : Tuwâ, mot énigmatique] (Coran, trad. Berque).
שַׁל-נְעָלֶיךָ, מֵעַל רַגְלֶיךָ–כִּי הַמָּקוֹם אֲשֶׁר אַתָּה עוֹמֵד עָלָיו, אַדְמַת-קֹדֶשׁ הוּא.[23]

Shāl naʿlīkhā maʿāl rijlīkhā kī hamkom ashīr ata ʿomīd ʿlāf admāt qodesh huwa.

« put off thy shoes from off thy feet, for the place whereon thou standest is holy ground. [] » (Exodus Chapter 3)[24]
« ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. [] » (Exode 3 : 5, trad. Louis Segond).

Un hadith souligne l’opération de la traduction de l’Évangile depuis l’hébreu vers l’arabe réalisée par Waraqa ibn Nawfal, le cousin de Khadija, la première épouse du prophète de l’islam, et probablement le maître spirituel de ce dernier, d’autant plus que, selon Al-Bukhārī, « lorsque Waraqa est décédé, la révélation s’est tarie ».[25] Le hadith rapporté par Al-Bukhārī dit[26] :

“ثُمَّ انْطَلَقَتْ بِهِ خَدِيجَةُ حَتَّى أَتَتْ بِهِ وَرَقَةَ بْنَ نَوْفَلِ بْنِ أَسَدِ بْنِ عَبْدِ الْعُزَّى بْنِ قُصَيٍّ وَهُوَ ابْنُ عَمِّ خَدِيجَةَ أَخُو أَبِيهَا وَكَانَ امْرَأً تَنَصَّرَ فِي الْجَاهِلِيَّةِ وَكَانَ يَكْتُبُ الْكِتَابَ الْعبِرانيَّ فَيَكْتُبُ مِنْ الْإِنْجِيلِ بالعبرانية مَا شَاءَ اللهُ أَنْ يَكْتُبَ وَكَانَ شَيْخًا كَبِيرًا قَدْ عَمِيَ. […] ثم لم يَنْشَبْ ورقةُ أنْ تُوُفِّيَ وفَتَرَ الوحيُ.”

« Ensuite Khadija le conduisit chez son cousin du côté de son père Waraqa ibn Nawfal ibn Asad ibn ʿAbd al-ʿUzzā ibn Quṣay. Celui-ci avait embrassé le christianisme pendant la période préislamique, et il avait pris l’habitude de transcrire l’Écriture hébraïque. Il copiait toute la partie de l’Évangile des Hébreux que Dieu avait voulu qu’il transcrivit. Waraqa était âgé et il a perdu la vue. […] Ensuite Waraqa ne tarda pas à décéder et la révélation se tarit ».

Un autre hadith attribué au plus important scribe de Mahomet montre les sources étrangères éventuelles du Coran. Selon Zayd Ibn Thābit : « L’Envoyé de Dieu dit : “Il me vient des écrits [kutub], et je ne veux pas que tout un chacun les lise, peux-tu apprendre l’écriture de l’hébreu, ou bien il dit du syriaque ?”. Je dis : “Oui”, et je l’appris en dix-sept-jours » ![27]

Le glissement d’une personne à l’autre dans un même verset ou phrase (al-iltifāt [l’énallage]) indique que le texte est ou bien compilé à partir d’autres textes différents ou bien traduit de manière orale (ex. : versets XXII, 5, 8 et 10).

On trouve dans le Coran l’utilisation de plusieurs mots pour désigner presque un même sens (tarāduf [synonymie]), un procédé que dénie l’islamologue réformateur et l’exégète Syrien contemporain Muḥammad Shaḥrūr (né en 1938) qui précise que la synonymie se trouve dans la poésie et non pas dans le Coran, parce que la langue coranique fait la distinction entre les synonymes. Linguistiquement parlant, les champs sémantiques de deux synonymes ne sont point identiques. L’idée que la synonymie n’existe pas dans le Coran signifierait que chaque mot est calculé selon des considérations sociolinguistiques. Ce procédé se réalise le mieux lorsque le texte est traduit. C’est le traducteur qui pèse ses mots avant de les choisir et chez lui la synonymie se trouve à un degré minime.

David Bellos affirme que la norme langagière à laquelle les traducteurs de romans anglais se conforment (consciemment ou non) n’est pas identique à l’usage des romanciers francophones (2012 : 208). De même, nous considérons que la faiblesse rhétorique (approuvée par le Cheikh et le traducteur irakien Ahmed Hasan Ali Al-Gubbanchi [al-Qubanji]) est due au fait que le Coran a été influencé par des textes et des cultures sources à partir desquels il a été traduit et compilé. Ce n’est donc pas une faiblesse, mais c’est plutôt une traduction littérale souvent. La norme langagière à laquelle les rédacteurs du Coran se sont conformés (consciemment ou non) n’est pas identique à l’usage des Arabophones de l’époque de l’apparition du Coran. Cela ne se fait que lorsque le texte est traduit.

L’idée que le Coran arabe est un texte traduit ne le dénigre pas, mais elle le remet dans sa bonne place en tant qu’œuvre littéraire et religieux archaïque et unique en son genre qui s’inscrit dans la lignée des livres sacrés précédents.

[1] Lalande, André, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Librairie Félix Alcan, Paris 1926, p. 162.

[2] Vacherot, Étienne, Le Nouveau Spiritualisme, p. 389.

[3] Lalande, Ibid., p. 163.

[4] Lalande, Ibid., p. 165.

[5] Lalande, Ibid., p. 164.

[6] E. A. Bennet, Ce que Jung a vraiment dit, Gérard, 1973.

[7] Jung, Carl Gustav, Essai d’exploration de l’inconscient in L’homme et ses symboles, Paris, Robert Laffont, 1964, 18-103.

[8] Le CNRTL du CNRS (le Centre national de ressources textuelles et lexicales), http://www.cnrtl.fr/definition/revelation.

[9] « Gabriel meaning, Gabriel etymology », site web Abarim Publications : http://www.abarim-publications.com/Meaning/Gabriel.html#.VWLp7vmUc1I.

[10] Ibidem.

[11] Paz, Octavio, Traducción: literatura y literalidad, Barcelona, Tuskuets Editor, 1971, p. 9.

[12] Riffaterre, Michael, La production du texte, Paris, Seuil, 1979, p. 8.

[13] Bellos, David, Le poisson et le bananier : Une histoire fabuleuse de la traduction, traduit par : Daniel Loayza, Flammarion, 2012, p. 181.

[14] Lisān al-ʿarab: وصَرَّفَ الشيءَ: أَعْمله في غير وجهٍ كأَنه يَصرِفُه عن وجهٍ إلى وجه. [Ṣarrafa qqc. : le mettre dans un autre aspect, comme s’il était détourné d’une forme pour en assumer une autre.]

[15] La réponse tardive du Coran à ce véritable défi, évoquée dans la sourate al-Anfāl (32 et 33), était évasive, justificative, logiquement faible et contraire à la loi karmique et à d’autre versets tels : (XCIX, 7 et 8 : Quiconque aura alors fait le poids d’un atome de bien le verra ; et quiconque aura commis le poids d’un atome de mal le verra.) ; (XXXIX, 7 : Aucune âme ne répondra des fautes d’une autre âme.) ; (LII, 21 : chacun d’eux étant tenu responsable de ce qu’il aura acquis.). Voici la réponse : « Et ils disent aussi : « Ô Dieu ! Si c’est là la Vérité que Tu nous envoies, fais pleuvoir sur nous des pierres, ou inflige-nous quelques terribles tourments ! » Mais Dieu ne saurait les châtier tant que tu te trouves parmi eux ; de même qu’Il ne saurait les punir tant qu’ils demandent Son pardon ! »

[16] Casanova, Pascale, La république mondiale des lettres, Éditions du Seuil, 1999, pp. 81 sq.

[17] Delisle, Jean, et Woodsworth, Judith, Les traducteurs dans l’histoire, Presses de l’Université d’Ottawa, 1995.

[18] Gueunier, Noël J., « Les traductions de la Bible et l’évolution du malgache contemporain », Revue Archives de sciences sociales des religions, Éditions de l’EHESS, juillet-septembre 2009, 54e année, n° 147, pp. 81-103.

[19] Bellos, David, Le poisson et le bananier : Une histoire fabuleuse de la traduction, traduit par: Daniel Loayza, Flammarion, 2012, Op. Cit., pp. 356 et 357.

[20] Bellos, Ibid. pp. 354 et 355.

[21] Azzi, Joseph [Abū Mūsā Al-Ḥarīrī], Le Prêtre et le Prophète : aux sources du Coran, trad. de l’arabe (Qiss wa nabī) par Maurice S. Garnier, Maisonneuve et Larose, Paris 2001. L’idée que le Coran est l’œuvre du prêtre nazaréen judéo-chrétien Waraqa ibn Nawfal a été développée par Joseph Bertuel dans L’Islam : Ses véritables origines (2008).

[22] Ṣafadī, Muḥammad, « Al-wādī al-muqaddas Ṭuwā wa al-lugha al-ʿibryya » [« Le Val sacré Ṭuwā et l’hébreu »], site web Al-Ḥiwār al-Mutamaddin, n° 2657, 25/05/2009, http://www.ahewar.org/debat/show.art.asp?t=0&aid=172923. Saʿdāwī, ʿAlī, « Al-wādī al-muqaddas Ṭuwā, khaṭaʾ fi t-tarjama » [« Le Val sacré Ṭuwā, une erreur de traduction], blog Iktashif ḥaqīqat al-Islām, 2011, http://117n.blogspot.fr/2011/12/blog-post_17.html.

[23]Exodus Chapter 3 שְׁמוֹת, site Mechon Mamre, http://www.mechon-mamre.org/p/pt/pt0203.htm.

[24] Ibidem.

[25] Ṣaḥiḥ Al-Bukhārī, http://library.islamweb.net/newlibrary/display_book.php?bk_no=0&ID=2&idfrom=1&idto=6&bookid=0&startno=2.

[26] Ṣaḥiḥ Al-Bukhārī, volume 4, livre 55, n° 605.

[27] Ibn ʿAsākir, Tārikh Dimashq [I-LXXX, éd. Muḥibb ad-Dīn al-ʿAmrawī, Beyrouth, Dār al-Fikr, 1995-2000], XIX, p. 303. Voir aussi : Aṭ-ṭabaqāt al-kubrā d’Ibn Saʿd et Musnad d’Ibn Ḥanbal, textes numériques.

  3 Responses to “Le Coran : texte révélé ou texte traduit ?”

  1. […] 37- “Le Coran : texte révélé ou texte traduit ?” (sur Académia et également sur le Blog de Sami Aldeeb “Savoir ou se faire avoir” sur le lien: http://www.blog.sami-aldeeb.com/2014/07/12/le-coran-comme-un-texte-traduit-en-arabe/). […]

  2. […] 37- “Le Coran : texte révélé ou texte traduit ?” (sur Académia et également sur le Blog de Sami Aldeeb “Savoir ou se faire avoir“, Le Coran : texte révélé ou texte traduit ? sur le lien: http://www.blog.sami-aldeeb.com/2015/07/2…). […]

  3. “Les musulmans ont une foi solide dans l’idée que le Coran est un texte « révélé » au prophète Muḥammad par « Dieu » lui-même mot pour mot et lettre pour lettre par l’intermédiaire de « l’archange Gabriel ».”

    L’origine humaine du Coran est tellement évidente. Pourquoi un dieu tout puissant qui se passe largement de nous (dixit le Coran lui-même) tiendrait-il absolument à ce que toute l’humanité lui voue un culte? Si c’était le cas, pourquoi jetterait-il un voile sur les yeux et le cœur des “mécréants” pour ne pas qu’ils comprennent le Coran (lire des versets comme 2.6-7, 17.45-46, etc).

    Pourquoi n’aurait-t-il pas fait apparaître un ange (ou un Coran) devant chaque être humain pour lui transmettre sa doctrine au lieu de ne la transmettre qu’à un seul homme (analphabète de surcroît) en sachant qu’il ne pourrait jamais la répandre dans le monde entier? Pourquoi un dieu omniscient aurait-il abrogé ses propres versets?

    Les musulmans doivent s’autoriser à se poser ce genre de question.

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