juil 062012
 

Source:  Le fameux « printemps arabe » et les élections « démocratiques » ne sont pas décidément une chance pour les femmes en Egypte…

Le  scénario est toujours le même : une femme, place Tahrir, au Caire, vers  la fin de l’après-midi, un jour de manifestation. Elle est égyptienne,  ou non, voilée, ou pas. Journaliste parfois, souvent militante. Elle se  fraie un chemin dans la foule compacte et chamarrée en compagnie de  camarades ou de collègues comme elle transportés par la liesse.

Soudain, tout bascule. En quelques secondes, le bain de foule tourne  au viol collectif. Les mains d’abord, par dizaines, s’abattent  brusquement sur son corps. La femme réalise alors qu’elle est encerclée  par des dizaines d’hommes qui la séparent de force de ses compagnons.

Projetée à terre, elle voit ses habits arrachés, sent des doigts s’immiscer en elle malgré ses hurlements de terreur. Autour, la meute grossit. Une  foule d’hommes se bousculent en hurlant, tendant leurs bras pour mieux  la toucher. D’autres s’interposent, tentent de la protéger. En vain. Cela peut durer une heure. Parfois, elle perd connaissance. Parfois, elle a le temps d’apercevoir le visage de ceux qui parviendront à l’arracher à ses agresseurs. Car bien qu’elle soit détruite, elle est sauvée, toujours. In extremis.

DES ATTAQUES QUI SERAIENT DE PLUS EN PLUS FRÉQUENTES

Combien de fois ce scénario s’est-il répété depuis la révolution ?  Pour l’instant, seules les agressions concernant des journalistes  étrangères ont fait l’objet de comptes rendus détaillés. Le 11 février  2011, Lara Logan, une journaliste de la chaîne américaine CBS, a raconté son calvaire en détail après avoir subi ce traitement pendant près d’une demi-heure.

Le 24 novembre 2011, une journaliste de France 3, Caroline Sinz, était agressée à son tour :

Des dizaines de cas identiques, concernant autant les Egyptiennes que  les étrangères, ont été signalés depuis le soulèvement de janvier 2011.  C’est peu comparé aux victimes anonymes qui, selon les organisations de  défense des droits de l’homme, se sont gardées de se faire connaître et qui refusent de témoigner. Un groupe de femmes venues le 8  juin sur la place pour dénoncer le harcèlement sexuel a été violemment  agressé.

Le 26 juin, le récit bouleversant d’une jeune Britannique, Natasha Smith, étudiante en journalisme venue  au Caire réaliser un reportage, a suscité une profonde émotion. Sur son  blog, elle décrit « ces hommes qui, par centaines, changés en animaux », se seraient jetés sur elle à la sortie du pont Qasr Al-Nil. Déshabillée, traînée par les cheveux, elle affirme avoir été battue et violée par des dizaines de doigts, jusque sous des tentes dans lesquelles on essayait de la soustraire à ses agresseurs. « Un homme a tenté de me frapper avec un piquet de tente », affirme Natasha Smith, qui décrit, pour compléter le tableau, « deux femmes en burqa qui la regardent benoîtement avant de se détourner ».

Affublée d’un voile censé la dissimuler aux regards, elle affirme avoir été évacuée en cachette par des Egyptiens qui auraient cependant refusé de l’accompagner à l’hôpital, « de peur d’être arrêtés si on les voyait avec elle ».  Elle aurait alors gagné un hôpital public, où elle aurait été éconduite  par le personnel. Dans un autre établissement, on aurait refusé de l’examiner.

Son récit, relayé par CNN (vidéo ci-dessous), aurait, selon la chaîne  américaine, été confirmé par l’ambassade de Grande-Bretagne en Egypte.  Même s’il laisse sceptiques un certain nombre d’Egyptiens, gênés par le  manque de détails temporels et géographiques, certaines incohérences de  la narration et le ton volontiers ironique adopté par l’auteur, il  correspond aux descriptions données par les autres victimes.

« Quel que soit le fin mot de l’histoire, et les doutes que j’ai sur son récit, prévient Yara Sallam, directrice du programme de défense des droits des femmes à l’ONG Nazra pour les études sur les femmes, cela ne doit pas masquer la réalité de ces attaques », qui, selon beaucoup de femmes, seraient de plus en plus fréquentes.

« DES HOMMES AUX REGARDS D’ANIMAUX »

Violée le 2 juin place Tahrir, C., bien qu’étrangère, souhaite garder l’anonymat. Ce qu’elle décrit correspond exactement au récit de Natasha Smith : « Les  hommes étaient comme des lions autour d’une pièce de viande, leurs  mains partout sur mon corps et sous mes vêtements déchirés. Leurs  regards étaient ceux d’animaux. Pas humains du tout, ils me jetaient à  droite et à gauche comme si j’étais un sac-poubelle, pas un humain. »

Ni elle ni ses deux amies, qui ont subi le même sort au même moment, n’ont porté plainte, faute de pouvoir reconnaître leurs agresseurs. Elles se sont contentées de témoigner  auprès d’ONG locales. De toute façon, la loi ne considère pas ces  agressions comme des viols, mais comme du simple « harcèlement sexuel », dont les victimes sont systématiquement découragées et dénigrées par les policiers.

« Ces attaques sont calculées et organisées pour effrayer les femmes et les chasser de la sphère publique », affirme un rapport publié par Nazra. « Il est très difficile d’accuser l’armée ou l’Etat d’envoyer des voyous sur la place commettre ces agressions pour ternir l’image des révolutionnaires, explique Yara Sallam, mais le fait que, la plupart du temps, ces agressions se produisent au même endroit [devant le restaurant Hardees] les rend très louches. Comment croire que tous les frustrés du Caire se trouvent en même temps au même  endroit ? Cela ressemble plutôt à un traquenard. Cela dit, ces viols ne  seraient pas possibles sans un climat général de tolérance vis-à-vis du harcèlement sexuel. »

PLACE TAHRIR, LIEU DE « BAGARRES DE RUE »

De fait, aucune enquête n’aurait été déclenchée. Et le sujet alimente un débat brûlant en Egypte, même s’il est absent des colonnes des journaux. On sait parfaitement qu’il déchaîne les passions en Occident, où l’islam est volontiers incriminé. Or le contexte général d’insécurité qui règne  sur la place Tahrir n’est sans doute pas étranger à ces agressions. A  la nuit tombée, la place se transforme en un lieu interlope où vendeurs  ambulants, souvent accusés d’espionnage, hommes ayant élu domicile sous  les tentes et baltagas (« voyous ») cherchent la bagarre. Les hommes, eux aussi, y sont victimes de vols et d’agressions.

« L’augmentation des agressions sexuelles n’est pas étonnante dans le contexte actuel, estime Yara Sallam. La présence de l’armée dans la rue contribue à normaliser la violence dans la société, cela rend les gens plus agressifs en général. Il y a beaucoup de bagarres de rue. »

Et de souligner les agressions sexuelles répétées commises par les militaires égyptiens contre les manifestantes qui ne peuvent qu’encourager une telle violence, par ailleurs déjà signalée sous le régime Moubarak.

Clarie Talon (Le Caire, correspondance)

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