mai 052012
 

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Il n’y a pas qu’en France que les conservateurs agitent la peur de l’islam en se servant de la nourriture.

Votre dinde farcie contribue-t-elle à l’avancée de la charia? Vos enfants mangent-il des céréales secrètement halal? Ces questions paraissent grotesques, mais elles occupent pourtant la blogosphère conservatrice américaine et les tabloïds. La France n’est pas le seul pays à se passionner pour le halal.

Cet automne aux Etats-Unis, la blogueuse Pamela Geller –devenue célèbre lors de la campagne contre l’édification d’une mosquée près du site de Ground Zero– a révélé que des dindes vendues pour Thanksgiving étaient halal sans être étiquetées comme telles. Une nouvelle qu’elle jugeait d’autant plus choquante que Thanksgiving est la fête américaine par excellence, commémorant l’arrivée des premiers pèlerins en Nouvelle Angleterre. Sous la plume de Geller, ces dindes abattues selon les rites musulmans étaient «une atteinte à ma liberté» et «un signe de la volonté de domination de l’islam». Elle appelait ensuite ses lecteurs à «se battre pour leur liberté» en refusant d’acheter cette marque de volaille.

Des affirmations fausses

Les gros titres annonçant que vous mangez tous du halal sans le savoir sont aussi populaires en Angleterre et au Québec. Le Daily Mail titrait il y a deux ans: «L’Angleterre devient halal (… mais personne ne le dit)», alors qu’un tabloïd de Montréal affirmait cette année que «tous les Québécois mangent halal».

Dans les deux cas, l’information était erronée. Au Québec, une minorité des abattoirs pratiquent l’abattage rituel, et en Angleterre, une grande majorité des animaux sont étourdis avant d’être tués (donc pas halal).

Dans ce climat, faire de la publicité pour des produits certifiés par des organismes musulmans est un exercice périlleux. Le supermarché bio américain Whole Foods en a fait l’expérience l’été dernier, après avoir lancé une ligne de surgelés halal à l’occasion du ramadan.

Certains clients n’ont pas apprécié ce geste marketing. Debbie Schlussel, un autre pilier de la blogosphère islamophobe, a parlé de plats pour «djihadistes bio». «Combien de temps avant que Whole Foods n’interdise le porc et les produits non halal, demandait-elle, avant de répondre: «Très peu!»

Faire de la «porc-litique

Tout comme les apéros saucisson pinard en France, déclarer son amour pour la viande porcine est devenu un acte politique aux Etats-Unis. Un vendeur en ligne spécialisé dans l’équipement militaire a créé un écusson orné de la devise «croisé mangeur de porc» qui s’est vendu à dix mille exemplaires.

L’année dernière, la chaîne chrétienne CBN (Christian Broadcasting Network) a diffusé une enquête sur le halal en France avec une interview d’un militant «anti-charia» qui expliquait:

«Quand les gens voient de la nourriture halal, ils se disent que c’est juste de la nourriture… mais en fait, c’est la charia.»

A la télévision et dans les blogs conservateurs, ce rapprochement est souvent effectué, pour donner l’impression qu’un poulet halal est le premier pas vers un Etat taliban.

Avant les volailles liberticides, des soupes en conserve avaient semé la panique au Canada. Lorsque la marque Campbell’s, dont les boîtes ont été immortalisées par Andy Warhol, a lancé une ligne halal au Canada en 2010, quelques ultraconservateurs ont affirmé que l’organisme de certification finançait le Hamas (ce qui était inexact), et ont appelé au boycott. La Tea Party Nation a rapidement tweeté:

«Campbell’s fait des soupes approuvées par les Musulmans… Plus de Campbell’s pour moi.» 

Ces croisades alimentaires n’ont pas manqué d’inspirer les humoristes. Dans son émission parodique d’information, le comédien Stephen Colbert recommandait à son public de faire attention à la «charia cachée dans votre sandwich», et à la menace du «boeuf radicalisé» dans les abattoirs.

Bien souvent, le problème de la souffrance animale est secondaire par rapport à la peur identitaire. Dans le cas américain, les blogueurs en question ne s’inquiètent pas de l’abattage casher, pourtant très similaire.

Halal=charia?

Parmi les quelques pays qui interdisent aujourd’hui l’abattage rituel, certains ont pris cette décision entre la fin du XIXe siècle et les 1930, dans un climat d’antisémitisme, notamment en Suisse et en Norvège. L’interdiction s’est plus tard étendue au halal. En Suisse, un référendum de 1893 sur l’interdiction de l’abattage casher avait pour but de limiter la population juive dans le pays. Lors du référendum de 2009 contre les minarets, le journal israélien Haaretz a d’ailleurs fait le lien entre ces deux votes.

Les discussions enflammées ne s’arrêtent pas à la viande. De nombreux autres aliments peuvent être certifiés halal, c’est-à-dire sans additifs animaux et sans traces d’alcool. Lorsque la marque Kellogg’s a fait certifier certaines de ses céréales en Angleterre, un blog américain a réagi avec ce titre: «Kellogg’s se soumet à la charia.»

En France aussi, certains produits Kellogg’s sont halal et casher, notamment les Miel Pops et les Frosties. Il suffit d’aller sur le site de la marque et de cliquer «produits» et «alimentation spécifique» pour vérifier.

Aux Etats-Unis, plus d’un tiers des produits vendus dans les supermarchés sont casher, des bouteilles d’eau aux biscuits, sans que cela n’inquiète les consommateurs. Comme pour le halal, il s’agit de vérifier que les produits ne contiennent pas d’additifs d’origine animale, ou qu’ils n’ont pas été en contact avec des aliments non casher (la certification musulmane doit aussi s’intéresser aux traces d’alcool). Seulement 25% des personnes qui achètent des produits casher le font pour des raisons religieuses, selon une consultante de l’agence Ogilvy Noor, qui espère un avenir similaire pour le halal.

Ce n’est pas mauvais pour le commerce

Dans l’ensemble, les controverses n’ont pas affecté la santé économique du marché. Les plats surgelés spécial ramadan du magasin Whole Foods se vendent bien, les soupes canadiennes aussi.

Prendre des risques en communiquant autour des fêtes musulmanes semble être un pari gagnant pour les compagnies qui veulent attirer une nouvelle clientèle. La chaîne américaine Best Buy avait souhaité en 2009 un «joyeux Aïd» sur certains de ses catalogues. Ce «Happy Eid al-Adha» (joyeux Aïd al-Kébir) avait énervé tous ceux qui trouvent que le magasin ne met pas assez en valeur les fêtes chrétiennes.

Chaque année aux Etats-Unis, quelques médias conservateurs s’offusquent que les boutiques souhaitent un «joyeuses fêtes» (religieusement neutre) au lieu du plus chrétien «joyeux Noël». A la suite des plaintes, une représentante de Best Buy avait tenté d’apaiser les jaloux du «Happy Eid» en promettant d’utiliser davantage le mot Noël dans leurs campagnes de publicité…

Claire Levenson

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