avr 282012
 

Source: Interview exclusive du père Henri Boulad (Partie 1)

Le Père Henri Boulad a eu l’extrême gentillesse d’accorder une interview exclusive à Poste de veille. Jésuite et théologien, le Père Boulad dirige le Centre culturel jésuite d’Alexandrie en Égypte. Il a été vice-président de Caritas International pour le monde arabe et il est l’auteur de nombreux ouvrages. Voir sa fiche wikipedia pour plus d’informations, ainsi  que ses chaînes Youtube et Vimeo

Connaisseur de l’Islam, qu’il côtoie depuis toujours en Égypte, défenseur et militant des droits de l’homme, le Père Boulad est un observateur privilégié du Printemps arabe, et en particulier de la révolution égyptienne. Dans cette interview en profondeur, il nous apporte des clés uniques de compréhension de la situation actuelle, et il s’exprime avec générosité sans contrainte de politiquement correct.

L’interview, menée par Olaf de Paris, est publiée en trois parties : 1. La perspective historique égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam ; 2. « L’islam peut-il se rénover sans se dénaturer ? » (lire); 3 – Qu’est ce que l’islam (lire)

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 « Je me sens au cœur du vortex et le combat que nous menons chez nous aura des répercussions sur tout l’ensemble du monde musulman.» – Henri Boulad

1 – La perspective historique égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam

Olaf : Père, comment jugez-vous le virage fondamentaliste de l’islam et comment le vivez-vous en Egypte ?

Père Boulad : C’est vaste, comme sujet, très vaste …

Le cas de l’Egypte est très significatif, en tant que pays phare, dont l’histoire est intimement liée à celle de l’islam. Le basculement de l’Egypte au 20ème siècle vers l’islamisme illustre les bouleversements que le monde musulman a vécus et les choix radicaux qui se présentent à lui aujourd’hui.

Pour comprendre le phénomène, il faut le situer dans une perspective historique et en référence au problème central de la modernité, qui se pose avec tant d’acuité aujourd’hui.

Mohammed-ali

L’Egypte de mon enfance – celle des années 30 et 40 – avait pleinement assumé cette modernité, inaugurée par l’expédition de Bonaparte et poursuivie avec obstination par Mohammed Ali pendant près d’un demi-siècle. Cet analphabète hors pair a su enfanter au forceps une nation forte, moderne, ouverte, après des siècles de stagnation et d’obscurantisme. Je suis fasciné par cette personnalité complexe et géniale qui a compris que le réveil de l’Egypte et sa place dans le monde dépendaient de son ouverture à la modernité. C’est ce thème que j’ai justement adopté pour un séminaire que j’anime cette année dans notre Centre culturel jésuite d’Alexandrie. Les participants – chrétiens et musulmans – présentent à tour de rôle les étapes successives de cette modernisation de l’Egypte, ainsi que la contre-offensive que représente l’islamisme. Ce basculement vers l’islam radical, à partir du premier quart du 20ème siècle, sera décisif pour les événements que nous vivons aujourd’hui.

Pour revenir à Mohammed Ali, examinons ce règne sous deux de ses aspects :

Le premier relève du militaire et du politique : il s’agissait de faire de l’Egypte une grande nation, en mettant hors-jeu tous ceux qui la menaçaient dans ses ambitions : le Soudan, la Libye, l’Arabie et l’Empire Ottoman. Mohamed Ali décide alors de mener un combat tous azimuts contre ces diverses puissances. C’est son fils Ibrahim Ali, génie militaire exceptionnel, qui, de victoire en victoire, amènera ses troupes jusqu’à Konia, en Turquie, obligeant celle-ci à accorder à l’Egypte son autonomie.

L’Egypte moderne, celle de mon enfance, était un pays plus méditerranéen qu’arabe, largement ouvert à l’Occident. Les pièces de la Comédie Française, par exemple, une fois jouées à Paris, étaient représentées la semaine suivante à Alexandrie, considérée à l’époque comme un deuxième Paris. Il en allait de même, entre autres, pour la Scala de Milan, dont les opéras étaient joués en priorité à Alexandrie, tout juste après l’Italie. Je me souviens encore de telle représentation de Jean Cocteau ou des opéras présentés à l’Alhambra d’Alexandrie, dont La Traviata, Rigoletto, etc.  …

Olaf : Tout cela sous la férule des Anglais alors, n’est-ce pas ?

Père Boulad : Oui, la présence anglaise était prépondérante, bien que son protectorat fût déjà aboli. Mais ils jouaient encore un rôle important dans la police et dans un certain nombre de structures politiques et administratives.

Olaf : Comment cette ingérence des occidentaux, cette quasi-colonisation culturelle ont-elles été vécues par les Egyptiens ?

Père Boulad : En fait, le rejet ne s’est produit que lorsque cette modernisation était déjà bien avancée. Celle-ci a connu trois vagues successives :

La première, comme je viens de le dire, eut lieu sous Mohamed Ali, qui envoya de nombreuses missions se former en France. Celle de Rifaa El-Tahtaoui, est emblématique de par l’influence qu’elle a eue par la suite sur l’évolution culturelle de l’Egypte. Parallèlement, Mohamed Ali invitait de nombreux Français et francophones à s’installer en Egypte pour y développer les structures d’un Etat moderne dans les domaines les plus divers : armée, police, administration, enseignement, droit, etc.

Ismail-acha

La seconde vague fut le fait d’Ismaïl Pacha, cet homme extraordinaire auquel on doit la construction du Caire, d’Alexandrie et des principales villes d’Egypte dans le pur style haussmannien.

La troisième vague est représentée par la Nahda – ou renaissance – grâce à l’immigration massive en Egypte de nombreux Levantins, suite aux persécutions qu’ils subissaient dans leur pays d’origine. C’est ainsi que mon grand-père, Sélim Boulad, quittait Damas en 1860 pour s’installer en Egypte. Cette troisième vague a largement contribué au bouillonnement culturel dont je vous parlais : fondation des grands journaux par des syro-libanais, développement du théâtre, du cinéma et de toute une littérature dans une langue arabe renouvelée. Ce mouvement a suscité une abondante production littéraire proprement égyptienne, dont l’homme-phare demeure le grand écrivain Taha Hussein, qui avait d’ailleurs épousé une française.

Ces trois vagues de modernisation constituaient en même temps un mouvement d’occidentalisation, car c’était l’Occident qui était alors porteur de la modernité. La question s’est alors posée aux Egyptiens de leur identité, de leur « arabité », de leur « égyptianité ». Cela a commencé dès Mohamed Ali, mais l’on retiendra surtout le personnage d’Orabi, dont l’action, vers 1880, a poussé à une révolte ouverte contre les Anglais, qui avaient imposé leur protectorat sur l’Egypte. Arrêté et exilé par l’occupant britannique, Orabi devint l’un des héros de cette reconquête par les Egyptiens de leur identité et de leur indépendance. A partir de cette révolte d’ordre nationaliste, qui n’avait pas encore de contours musulmans bien définis, l’Egypte commencera une série de revendications visant à se situer face à cette occidentalisation généralisée du pays. Pour l’Egyptien moyen, celle-ci représentait une aliénation par rapport à son identité qu’il sentait piétinée, reniée … C’est dans ce contexte que naîtront les mouvements nationalistes du début du 20ème siècle, notamment celui de Moustafa Kamel, et de quelques grands noms, dont certains étaient chrétiens. Ces mouvements culmineront en 1919, avec le grand leader nationaliste Saad Zaghloul qui, bien qu’exilé par les Anglais, obtiendra cinq ans plus tard leur départ officiel de l’Egypte – ce qui ne les empêchera pas de conserver une forte emprise sur le pays.

Olaf : En somme, vous nous parlez d’un pays qui, échappant à l’emprise politique du califat turc, construit sa conscience nationale, mais qu’une modernité à l’occidentale fait entrer dans une forme de schizophrénie identitaire. Tension qui va s’aggraver avec la mainmise politique occidentale sur le pays – canal de Suez, contrôle anglo-français … Et nous n’avons encore à peine parlé d’islam … J’imagine que les déterminants islamiques vont considérablement modifier ce mouvement national.

Hassan-el-banna

Père Boulad : Oui, vous avez parfaitement situé la question. Le mouvement nationaliste du début du XX° siècle sera progressivement arnaqué par les islamistes, notamment Hassan el-Banna, qui fondera en 1928 les Frères Musulmans. Bien que précédée par deux ou trois autres mouvements du même type, sa Confrérie demeurera l’emblème de l’islamisation du pays, faisant lentement basculer l’Egypte égyptienne vers l’Egypte musulmane. Jusque là, chrétiens et musulmans vivaient en bonne harmonie, dans un climat d’entente et de cordialité. Le clivage se situait plutôt entre classes sociales : d’un côté le petit peuple ne parlant qu’arabe, de l’autre une minorité riche, cultivée et instruite – les « khawagat » c’est-à-dire « étrangers » – bien que souvent d’origine arabe ou égyptienne. Cette catégorie – féodaux, commerçants, industriels, mais aussi petits artisans arméniens, grecs, italiens, maltais… – était largement marquée par la culture occidentale. Les chrétiens arabes – dont ma famille faisait partie – étaient aussi assimilés à cette classe sociale.

Entre ces deux pôles, celui d’un islamisme radical à la Hassan el-Banna et celui d’une élite occidentalisée, le courant réformiste de Gamal el-Afghani et de ses deux disciples Mohamed Abdou et Rachid Reda, tentait un renouveau de l’islam. Dans une ligne encore plus audacieuse, le grand azhariste, Cheikh Ali Abdel-Razek, dans son fameux livre L’islam et les fondements du pouvoir – Al-islâm wa oussoul al-hokm, 1925 – cherchait à dépouiller le Califat – aboli en 1924 par Kemal Atatürk – de son caractère religieux, pour aider l’islam à s’intégrer à la modernité.

Toutes ces tentatives, tant nationalistes que « réformistes », se heurtèrent à l’intransigeance de Hassan el-Banna, qui opta pour l’islam radical des origines et du courant wahhabite. Je constate que cette ambivalence profonde de l’islam est inscrite dans l’histoire de ma propre famille. En effet, lorsqu’en 1860 près de vingt mille chrétiens étaient égorgés par des musulmans, mon grand-père Sélim échappait à ce massacre grâce à la protection de l’Emir Abdel-Kader ouvrant toutes grandes les portes de son palais de Damas à des milliers de chrétiens. Cette histoire est emblématique de la profonde ambivalence de l’islam, à savoir une religion qui présente à la fois un côté chevaleresque, généreux, sympathique, et un côté haineux, violent, fanatique. Les deux coexistent dans l’islam. Cependant, avec Banna, c’est ce côté fanatique qui l’emportera sur l’autre.

Olaf : Hassan el-Banna s’est-il appuyé sur un sentiment nationaliste égyptien, comme cela se constate ailleurs dans de nombreux mouvements de libération nationale d’inspiration religieuse ?

Père Boulad : Non pas vraiment. Ce que vous dites là est plutôt le fait de Saad Zaghloul, qui a précédé Banna et mené un mouvement de type nationaliste. Banna prône vraiment l’islam en tant qu’identité.

Olaf : Là-dessus je voudrais avoir votre avis : l’islam se définit par rapport aux autres révélations qui le précèdent, comme une identité de réaction. Banna s’est-il servi de cette caractéristique de l’islam pour nourrir un combat contre l’influence occidentale ?

Père Boulad : Oui, mais en même temps, Banna refuse l’Egypte égyptienne : celle de Saad Zaghloul, qui composait avec les coptes, et qui a engendré le parti nationaliste du Wafd, où chrétiens et musulmans luttaient ensemble pour l’indépendance de l’Egypte. Les chrétiens ne pouvaient donc se reconnaître en Banna.

Olaf : En somme, après la voie occidentale, et la voie égyptienne, Banna a proposé à l’Egypte une troisième voie.

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Père Boulad : Exactement, la voie islamique, devenue par la suite islamiste, avec ce que ce terme suggère de radical, de violent, de revendicatif. À partir de Hassan el-Banna, c’est ce courant qui aura tendance à s’imposer.

Il faut reconnaître le génie de cet homme, originellement modeste instituteur à Ismaïlia, qui a eu l’idée de concevoir son mouvement, les Frères Musulmans, sous forme de petites cellules de cinq membres chacune, profondément enracinées dans la société et omniprésentes. D’où la difficulté quasi insurmontable à combattre l’islamisme, puisqu’il s’agit d’une nébuleuse sans tête, ou plutôt d’une hydre à cent têtes. Coupez-en une en Egypte, elle renaît au Pakistan. Coupez-en une au Pakistan, elle renaît en Afghanistan. Ces groupuscules, qu’au niveau de l’Eglise on appelle « communautés de base », représentent la force des Frères Musulmans et un des secrets de sa vitalité.

Olaf : Et pourtant, il semble bien que le Caire soit bien la tête pensante de l’islam, par l’influence prépondérante de l’Université d’Al-Azhar. N’était-ce pas déjà le cas lors de la fondation des Frères Musulmans par Hassan el-Banna ?

Père Boulad : Oui, aussi bien au temps de Banna qu’aujourd’hui, l’Azhar demeure la référence mondiale de l’islam sunnite et Le Caire son pôle majeur. Un pôle à la fois très fermé, très borné, très fondamentaliste, mais sans cette nuance de violence qui caractérise les Frères Musulmans. L’Azhar se veut modéré, partisan d’une via media – d’un islam du milieu – « wassati » comme il se définit lui-même. Ni trop à gauche ni trop à droite ; ni trop laxiste ni trop rigoriste. Il est important de noter que l’Azhar, à l’instar des coptes et des libéraux, vient de se retirer de l’assemblée constituante égyptienne pour protester contre sa radicalisation. C’est un excellent signe, et les derniers documents de l’Azhar, prônant un Etat laïc et démocratique sont surprenants d’ouverture. Je ne pense pas que ce soit de l’opportunisme. Je crois au contraire qu’il y a là le refus d’un islam radical à la Hassan el-Banna. L’Azhar se veut musulman, non pas islamiste, si je puis dire.

Olaf : Revenons, si vous le voulez bien, à la façon dont Banna et les islamistes ont réussi à s’assurer une telle emprise sur la société égyptienne. 

Père Boulad : Plusieurs facteurs ont joué en cela. Tout d’abord un profond sentiment d’infériorité de l’Egyptien moyen face à l’hégémonie occidentale, souvent assimilée à une expansion chrétienne. N’oublions pas que l’Egypte a été doublement colonisée par l’Occident, sur le plan politique par les Anglais, et sur le plan culturel par les Français. Je signale ici que ma langue maternelle est le français, car mes parents ont fréquenté des écoles françaises, alors que mon grand-père ne parlait que l’arabe ! Aussi étrange que cela paraisse, Alexandrie, Le Caire et les villes du Canal étaient francophones ! Dans les magasins, les administrations, les salons, on parlait souvent français ! Les Grecs, Italiens, Arméniens, Maltais, Levantins… parlaient tous français, notamment grâce à la prépondérance des écoles catholiques où ils avaient été éduqués. Ces écoles, bien que n’étant aujourd’hui qu’une pâle réplique de ce qu’elles représentaient autrefois, demeurent toujours des écoles d’élite, où les musulmans cherchent à inscrire leurs enfants.

Ceci nous amène au second grand tournant de la société égyptienne que représente le coup d’Etat de 1952. Avec Nasser, l’Egypte cherche à affirmer une identité qui ne soit ni égyptienne, ni musulmane, mais « arabe ». C’est la naissance de l’arabisme, avec la création de la République Arabe Unie, groupant dans un premier temps l’Egypte, la Syrie et le Yémen, et arborant un drapeau comportant autant d’étoiles que de pays. La Libye était censée suivre.

Olaf : Nasser ouvrait en fait une quatrième voie : après l’Egypte occidentalisée, l’Egypte égyptienne et l’Egypte islamique, voici que l’Egypte prend la tête du mouvement panarabe.

Père Boulad : C’est exact. Mais, après le panarabisme, Nasser enfourche à Bandung le mouvement tiers-mondiste des « non-alignés », en réaction au colonialisme, avec Nehru et certains autres.

Olaf : Les Frères Musulmans ont-ils profité de cela ?

Père Boulad : Pas directement. Le mouvement tiers-mondiste, qui visait à une libération de l’emprise coloniale, a évolué de manière parallèle à celui de Banna.

Olaf : A vous écouter, on a l’impression que tous les mouvements de modernisation de l’Egypte – occidentalisme, nationalisme, panarabisme – ont fini par échouer dans la durée, et que seul subsiste et prolifère celui des Frères Musulmans – si tant est qu’on puisse le compter parmi les mouvements de modernisation. Cela est-il dû selon vous à la façon dont il s’est constitué, à sa technique de développement en petites cellules, ou bien parce qu’il a su mieux cibler les attentes du peuple égyptien ?

Père Boulad : Il y a des deux : un mouvement très structuré, et bénéficiant de l’identité forte que l’islam lui conférait. Une identité bien plus forte que celle d’autres mouvements dont l’identité était plutôt d’ordre politique ou idéologique. Avec les Frères Musulmans il s’agit d’une identité religieuse, qui plonge ses racines dans quatorze siècles d’histoire. C’est ce qui rend l’islamisme si coriace, si résistant, si dangereux.

Olaf : Mais en quoi le mouvement de Banna est-il si nouveau par rapport à cet islam « d’avant » dont vous nous parliez, cet islam plus tolérant et paisible que vous avez connu dans votre jeunesse ?

Père Boulad : C’est là qu’il faut mentionner un élément fondamental et radicalement nouveau : la chute du califat en 1924, après quatorze siècles de succession ininterrompue. On ne saurait trop surestimer l’impact de cet événement dans l’inconscient musulman. C’est un peu comme si le pape venait à être évincé du Vatican et que les catholiques se trouvaient tout à coup devant une Eglise sans tête.

Le mouvement de Banna représente un effort de résurgence du califat, un refus de reconnaître sa suppression par Atatürk.

Face à cet événement majeur, il y a eu deux types de réaction : celle d’Ali Abderraziq, cheikh de l’Azhar, affirmant qu’il n’y avait pas de lien entre la succession du prophète et le califat, lequel n’aurait qu’un rôle purement politique. Et la réaction de Hassan el-Banna, pour qui le califat revêtait une signification proprement religieuse. Ce n’est donc pas un hasard si les Frères Musulmans naissaient quatre ans après la chute du califat, comme s’il s’agissait d’une tentative pour le faire revivre. Tous les mouvements islamistes dans le monde réclament aujourd’hui un rétablissement du califat, comme si l’islam était à la recherche d’une tête, d’un pôle, d’un représentant autorisé.

La chute du califat fut donc un des éléments qui contribua à exacerber le sentiment de frustration des musulmans. Il s’agissait là d’une perte de référence, non seulement culturelle ou politique, consécutive à la décadence et la chute de l’Empire ottoman, mais proprement religieuse. L’islam était non seulement marginalisé dans la marche de la civilisation et du progrès, mais, avec la suppression du califat, il se trouvait proprement décapité. Cette profonde déstabilisation a contribué à susciter tout un mouvement de révolte, de violence et de revendications politiques.

Olaf : C’est ce qui peut expliquer le succès de Nasser et sa popularité auprès des musulmans.

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Père Boulad : Oui, le peuple musulman s’est reconnu dans Nasser, non seulement en Egypte mais dans l’ensemble du monde arabe. Cet homme a catalysé les réactions de rejet par rapport à l’étranger et suscité un profond sentiment de fierté nationale et arabe. Il faut bien reconnaître à quel point la présence occidentale en Egypte était écrasante pour l’homme de la rue, l’homme ordinaire, le peuple simple et analphabète. Le slogan de Nasser dit tout : « Relève la tête ô mon frère ».

J’ai à ce sujet une anecdote à vous raconter. Dans les années 1970, je me trouvais au bord de la Mer Rouge avec un groupe d’élèves. Dans un camp militaire tout proche, je vois un officier de l’armée engueuler vertement un petit fifre : « Si tu étais un homme, tu ne ferais pas ça ! ». Et l’autre de relever fièrement la tête et de lui répliquer en le fixant droit dans les yeux : « Eh bien, sache que je suis un homme, moi ! » Tout embarrassé, l’officier baissa lentement la tête et fit demi-tour. Ce petit soldat de rien du tout osant répliquer à son supérieur, était pour moi l’illustration, et comme le symbole, de tout un peuple prenant conscience de son humanité et de sa dignité. Nasser, qui a été pour l’Egypte une vraie catastrophe sur les plans politique, militaire, économique et culturel, a cependant donné à l’Egyptien le sens de sa dignité, et à travers lui, à l’ensemble du monde arabe.

Le problème, c’est que cette fierté était construite sur du sable, sur du vent, sur des slogans. Il s’agissait d’une fierté fictive, illusoire. C’est très bien de s’affirmer, de relever la tête… mais sur quel fondement ? Lorsque l’économie est à plat, lorsqu’on va de défaite en défaite militaire, lorsque la culture s’effondre, il ne sert à rien de relever la tête …

C’est un peu ce qui se passe actuellement chez vous en Europe, où les musulmans relèvent la tête. Se sentant marginalisés et infériorisés, c’est pour eux la seule manière de s’affirmer face à une culture qu’ils ne parviennent pas à maîtriser, et qu’ils refusent par ailleurs. La violence manifestée par les musulmans, tant en Occident que dans le reste du monde, tient justement à une fierté bafouée, qui cherche à s’affirmer de façon violente et péremptoire.

Olaf : Ce qui se passe en Europe et dans le monde avec les musulmans est donc à l’image de ce qui se passe en Egypte ? Une même conjonction de facteurs historiques et identitaires ?

Père Boulad : Exactement. Il faut reconnaître que l’Egypte – qu’on le veuille ou non –  représente le pôle et le phare de l’islam. Et ce n’est pas parce que je suis égyptien que je le dis ! L’Egypte est le grand laboratoire de l’islam, tout comme la France, dans le passé, a pu être qualifiée de « fille aînée de l’Eglise ». Je pense que notre révolution du 25 janvier 2011 représente un véritable tournant historique. Si l’Egypte bascule dans la modernité, c’est tout le monde musulman qui suivra. L’enjeu de l’Egypte est capital et l’on ne saurait trop le surestimer. Je me sens au cœur du vortex et le combat que nous menons chez nous aura des répercussions sur tout l’ensemble du monde musulman.

Olaf : A partir de l’exemple égyptien, il semble donc que la question identitaire constitue le cœur même de la dynamique musulmane, presque autant que son aspect religieux. C’est très éclairant pour la situation des musulmans d’Occident.

Père Boulad : Oui, il y a en fait au cœur de tout cela une fierté blessée, une dignité bafouée, un terrible complexe d’infériorité, un refus de reconnaître que l’islam a raté le coche, a raté le train. D’où ce besoin viscéral de s’accrocher à un passé glorieux : la période Omeyyade, Abbasside, Andalouse.

Olaf : Au risque bien souvent de prendre ses fantasmes de gloire et de brillance islamique pour la réalité historique, surtout quand cette dernière sert si mal le politiquement correct …

Père Boulad : Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire musulmane, mais à contempler le Taj Mahal, les monuments d’Andalousie et autres vestiges des époques fastes de l’islam, on est stupéfait du degré de raffinement auquel a atteint alors la civilisation musulmane.

Olaf : Et donc vous n’en soulignez que davantage l’échec actuel de l’islam à affronter la réalité d’aujourd’hui et à intégrer la modernité. Ce qui le pousse justement à se retourner vers son passé glorieux.

Père Boulad : En fait, l’islam n’a connu ces périodes prestigieuses que parce qu’il a su alors s’ouvrir à tous les courants culturels de l’époque. Les musulmans d’aujourd’hui ne veulent pas reconnaître que si l’islam d’alors a connu de tels sommets, c’est qu’il a su accueillir en lui toute la richesse des civilisations environnantes. Si aujourd’hui l’islam veut se revivifier, il lui faut donc faire la même démarche et s’ouvrir aux autres cultures. Ce qui a fait sa gloire dans le passé indique un chemin d’avenir pour une possible renaissance.

Olaf : Tout cela m’inspirerait volontiers la « question qui tue » …

Point-interrogation

A quoi va donc nous mener cette problématique identitaire ? Il semble que l’Egypte contemporaine soit confrontée à une succession d’échecs qui s’expliquent par des facteurs tant extrinsèques qu’intrinsèques. L’échec de l’occidentalisation, qui a entraîné l’éveil du nationalisme ; l’échec du nationalisme, qui a engendré le panarabisme ; l’échec du panarabisme, qui a ouvert la porte à l’islamisme ; et finalement l’échec prévisible de l’islamisme qui, comme idéologie politique, risque fort de précipiter le monde musulman vers une violence sans fin. Tous ces mouvements me semblent pourtant avoir un point commun jamais désigné, jamais mis en cause : l’islam. Il me semble que c’est bien lui qui est à la racine de ce sentiment d’aliénation, de cette soif identitaire jamais assouvie. La nature même de l’islam n‘est-elle pas ici à mettre en cause ? Cette nature profonde n’est-elle pas viciée pour qu’elle parvienne à instiller chez les musulmans un tel déséquilibre, pour ne pas dire une telle névrose identitaire ?

Nous verrons tout cela dans la suite de nos échanges. Merci beaucoup, Père, d’avoir répondu aux questions de Poste de Veille, merci pour cet exposé passionnant.

Source: Interview exclusive du père Henri Boulad (Partie 2)

Voici la suite de l’interview exclusive du père Henri Boulad, directeur du Centre culturel jésuite d’Alexandrie en Égypte, menée par Olaf de Paris. Pour une présentation du Père Boulad et pour la première partie de l’interview, intitulée «La perspective historique égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam», cliquer ICI. La troisième et dernière partie de l’interview, intitulée «Qu’est-ce que l’islam», est ICI.

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«…l’islam est dans l’impasse. Dans l’impasse, parce qu’incapable de se réformer… et dans l’impasse parce que s’il ne se réforme pas, il entre en guerre contre le reste du monde.» - Henri Boulad

2 – « L’islam peut-il se rénover sans se dénaturer ? »

Olaf : Nous avons parlé précédemment [Partie 1] de ces musulmans qui se lamentent sur leur gloire passée et déplorent leur incapacité à la retrouver aujourd’hui. C’est sans doute à rapprocher de la fermeture des « portes de l’ijtihad », vers le Xème siècle, qui signifie le refus de toute réflexion critique en islam, et qui a pratiquement abouti à sa fossilisation.

Père Boulad : J’aurais bien des choses à dire sur ce thème. Elles se résument en fait à une seule question : l’islam peut-il se rénover sans se dénaturer ?

Il y a eu en fait dans l’histoire de la pensée musulmane trois tournants majeurs, se situant tous les trois quasi à la même époque – le X° siècle :

Le premier tournant est la condamnation du motazilisme, mouvement de pensée rationaliste reconnaissant le caractère créé du coran. C’était la période de gloire de Bagdad, avec des califes comme Haroun al-Rachid et al-Mamoun, qui avaient accueilli à leur cour les motazilites, et fait jeter en prison Ibn Hanbal, tenant de la position rigide et partisan du dogme du coran incréé. Mamoun disparu, son successeur indirect, Mutawakkil, personnage radical et borné, sort Ibn Hanbal de prison, met à sa place les motazilites, et opte pour le coran incréé. Cette première décision fait de ce livre une parole de Dieu intouchable.

Olaf : De là découle tout ce phénomène d’encroûtement de l’islam. Fixé une fois pour toutes, il devient une sorte de disque rayé, tournant tout le temps en boucle, et se condamnant à répéter éternellement ce qu’il a été.

Père Boulad : Oui, absolument, on ne peut plus toucher au coran, il faut le prendre à la lettre, même dans son incohérence.

Le deuxième tournant a été celui du « nâsikh » et « mansûkh », c’est-à-dire de l’abrogeant et l’abrogé. C’est à la même époque que l’on décide que les versets médinois abrogent les versets mecquois, et non le contraire.

Olaf : C’est donc à ce moment là que cette doctrine a été fixée ? Elle ne l’aurait donc pas été par Mahomet lui-même ?

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Père Boulad : Non, il s’agit d’une décision des théologiens de l’époque. Face aux évidentes contradictions du texte coranique, ils ont cherché à sortir de l’impasse en décidant que les versets postérieurs – c’est-à-dire médinois – abrogeaient les premiers – c’est-à-dire les mecquois.

Le troisième tournant, la troisième décision, prise à la même époque, stipule que la porte de l’ijtihad est close. Cela signifie que toute réflexion critique est désormais interdite, les grands penseurs de l’islam ayant fixé une fois pour toutes des normes définitives pour les siècles à venir.

Il y a donc eu au Xème siècle un blocage, une fossilisation de l’islam avec ces trois décisions : coran incréé, versets médinois abrogeant les mecquois, et fermeture de la porte de l’ijtihad, c’est-à-dire le refus de toute réflexion critique.

Olaf : C’est à ce moment-là que s’arrête peu à peu la période glorieuse ?

Père Boulad : Non, car des penseurs comme Avicenne, Averroès, Farabi et autres ont tenté de nouvelles interprétations. Mais ils se sont vus condamner à chaque fois au nom des options déjà prises…

Avicenne averroes farabi

… en fait, le coup d’arrêt avait été mis.

Père Boulad : Oui, un vrai coup d’arrêt.

Olaf : Ce qui signifie que l’évolution vers le fondamentalisme s’est inscrite très tôt dans l’histoire de l’islam.

Père Boulad : Oui, désormais on n’a plus le droit de penser, on n’a plus le droit de critiquer, on n’a plus le droit de réfléchir. Et nous en sommes toujours là actuellement !

Cependant, il existe bien des penseurs musulmans contemporains qui préconisent une réflexion critique, une exégèse, une reprise du texte pour le réinterpréter. Le cas le plus connu est celui du chercheur égyptien Nasr Hamid Abu Zayd, professeur à l’université d’Alexandrie, où sa femme enseignait la littérature française. Je les ai rencontrés personnellement il y a quelques années, lors d’une journée organisée par les Jésuites à Alexandrie. Abu Zayd, ayant osé procéder à une critique textuelle du coran, s’est fait condamner par un tribunal civil, s’il vous plait !

Olaf : Un tribunal civil ? Vous voulez dire  un tribunal religieux ?

Père Boulad : Non, non, je dis bien « civil ». Abu Zayd ayant donc été condamné en première instance, en deuxième instance et en appel, fut forcé de quitter le pays pour se réfugier à Leiden en Hollande, où il est mort il y a deux ans.

Le refus de toute critique textuelle du coran est donc absolu, parce que si l’on s’engage dans une telle réflexion critique, tout risque de s’effondrer… L’islam en est au point où se trouvait l’Eglise catholique avant les grandes réformes du XX° siècle, notamment celle de Vatican II. En fait, le mouvement de réforme avait déjà commencé dès la fin du XIXème siècle avec l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (1892). Après une longue période de stagnation, l’Eglise a finalement accepté une remise en cause de bien des points apparemment intouchables.

Olaf : J’ai du mal à situer sur le même plan l’Eglise et l’islam pour ce qui relève de la liberté de penser, ou de la critique textuelle. Vous êtes quand même bien placé pour savoir qu’il y a au cœur de l’Eglise une foi vivante, une pensée rationnelle et une production intellectuelle qu’on a de la peine à trouver dans l’islam. Ne pensez-vous pas qu’à force de sclérose l’islam en viendrait à s’effondrer ?

Père Boulad : Attention, il faut bien distinguer deux niveaux dans l’islam : celui de la pensée, qui s’est effectivement complètement encroûtée, et celui de la foi et de la piété, qui demeurent très fortement enracinées. Le musulman est un homme viscéralement croyant, dans le meilleur sens du terme. J’ai toujours été frappé par la foi profonde du musulman, indépendamment de tous ces courants extrémistes dont nous parlions. Le musulman en tant que musulman a quelque chose de profondément religieux qu’il ne faudrait pas nier ou sous-estimer. On ne peut pas réduire l’islam à sa dimension politique et radicale, bien que celle-ci ait été prépondérante au cours de son histoire, notamment aujourd’hui, avec les Frères Musulmans, Salafistes et autres islamistes.

Abdennour bidar

Un homme comme Abdennour Bidar, que j’apprécie énormément, (il a récemment publié dans Le Monde un article remarquable sur le tueur de Toulouse), et d’autres penseurs du même acabit se révèlent très intéressants : ils préconisent de revenir sur ces trois décisions prises au Xème siècle pour les inverser. En effet, on ne voit pas pourquoi ces messieurs du X° siècle auraient pensé pour l’éternité et en quoi les musulmans du XXI° siècle seraient plus bêtes qu’eux. Cela supposerait la réouverture de l’Ijtihad, et la possibilité pour l’intelligentsia musulmane d’aujourd’hui de décider que le coran est créé et que les versets mecquois abrogent les médinois.

Olaf : Quitte à contredire le prophète ?

Père Boulad : Disons que les versets médinois seraient alors considérés comme circonstanciels, alors que les mecquois seraient vus comme essentiels, originels. En fait, l’islam, en tant que mystique et religion, est bien l’islam mecquois. Cependant, les islamistes ne seraient évidemment pas d’accord sur ce point et se braqueraient contre une telle démarche qui déstabiliserait très profondément l’islam.

Olaf : Une petit chose tout de même en aparté sur Bidar. Sans être un spécialiste de son œuvre, je suis un peu ses activités, et en lisant une de ses interviews, j’avais pu souligner combien lui-même est sceptique sur la capacité des musulmans « ouverts » à réformer l’islam, face à ce qu’il nomme les « foyers de conservatisme, voire de régression ».

Père Boulad : Oui, effectivement. Dans cet article du Monde que je viens de citer, il envisage rien de moins qu’une refondation de l’islam : « L’islam doit accepter le principe de sa complète refondation, ou sans doute même de son intégration à un humanisme plus vaste qui le conduise à dépasser enfin ses propres frontières et son propre horizon ».

Personnellement, je pense que la seule solution pour l’islam de s’en sortir est de passer par cette totale refondation que préconise Bidar. Cependant, je l’en crois incapable.

Olaf : Donc c’est fichu … Et j’ai l’impression que Bidar le sait lui-même.

Père Boulad : Il le sait et le sent lui-même. Car l’autre courant est tellement fort, tellement structuré, tellement répandu, tellement virulent, tellement coriace, qu’on peut vraiment dire que l’islam est dans l’impasse. Dans l’impasse, parce qu’incapable de se réformer… et dans l’impasse parce que s’il ne se réforme pas, il entre en guerre contre le reste du monde.

Olaf : Ce qu’il semble faire actuellement …

Père Boulad : Oui, j’ai l’impression que nous assistons à une sorte de bras de fer entre l’islam et l’Occident, entre l’islam et le monde tout court, y compris l’Inde, la Chine, que sais-je, bref, toute la modernité. Je crains fort que nous n’aboutissions bientôt à une confrontation, sinon à une conflagration à la Huntington, comme je le disais dans une interview à Radio Canada.

Les événements récents de Montauban et de Toulouse ont par exemple obligé la France à muscler ses positions, qui étaient d’un laxisme affligeant. Actuellement on fait des perquisitions, on convoque des suspects, on en met d’autres à la porte du pays. C’est un bon signe, mais est-ce profond, ou bien ne s’agit-il que d’une affaire d’élections. Si Sarkozy serre tout à coup la vis, n’est-ce pas, pour se faire réélire ? Sinon, pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus tôt ?

Olaf : J’aurais bien une réponse à proposer… Nos politiques, quels qu’ils soient, rivalisent de veulerie, de lâcheté, et cherchent surtout à s’offrir à bon compte les votes des communautés. Il y a par ailleurs, surtout dans une certaine gauche, tout un courant qui explique que puisque les ouvriers, le peuple ne votent plus pour nous, il faut changer de peuple, viser de nouvelles cibles électorales – immigrés musulmans par exemple – auxquels il ne faut surtout pas déplaire, ni « stigmatiser ». C’est très bien illustré par l’affaire récente de la viande hallal distribuée à l’insu des consommateurs en France …

Père Boulad : Oui, cette lâcheté des politiciens est vraiment écœurante.

Les événements de Toulouse et de Montauban ont obligé le pouvoir à réagir. Dans quelle mesure cela continuera-t-il ?… Il y a eu récemment une manifestation contre l’islamisation de l’Europe au Danemark, où 200 participants ont du faire face à plus de 2000 opposants de gauche. Cela n’augure pas du meilleur.

Olaf : Ajoutez à cela que certaines forces politiques cherchent à détruire les structures traditionnelles de nos sociétés et qu’ils trouvent chez les islamistes des leviers d’action très puissants.

… je me proclame à la fois d’extrême droite et d’extrême gauche… du centre et de nulle part.

Père Boulad : Absolument, il s’agit là en fait d’un enjeu de civilisation. Mais si l’on ose parler pour dénoncer le danger, on se fait immédiatement taxer de raciste ou de partisan d’extrême droite. Tout cela est d’une primarité affligeante, comme si tout pouvait entrer dans les catégories de « gauche » et de « droite ». Comment l’Europe, qui est pourtant cultivée, peut-elle tomber dans un tel simplisme ? Je trouve ça vraiment désolant. Il n’existerait donc que la droite et la gauche pour analyser la situation actuelle ? … Eh bien, moi je me proclame à la fois d’extrême droite et d’extrême gauche… du centre et de nulle part. Je me fous éperdument des catégories dans lesquelles on veut m’enfermer. Je suis libre de penser ce que je veux en fonction de la réalité. On a abandonné le principe de réalité pour devenir prisonnier de catégories totalement inadaptées aux situations concrètes. Ce qui compte, c’est les faits, le réel. C’est pourquoi, je me fous de vos catégories. Classez moi où vous voudrez, cela ne m’empêchera pas de penser, ni de parler !

Olaf : Revenons si vous voulez à l’impossibilité de réformer l’islam. Si les plus réformistes des musulmans, Abdennour Bidar, Malek Chebel et autres, se trouvent incapables de susciter une réforme, alors qu’ils vivent en France, c’est-à-dire dans un pays relativement libre en matière religieuse, on est en droit de douter qu’une telle réforme puisse nous venir de pays arabes ou musulmans …

Place tahrir interview

Père Boulad : Je voudrais cependant nuancer votre propos et attirer votre attention sur ce qui se passe actuellement en Egypte et qui est porteur d’espérance. Des centaines de milliers de libéraux, en majorité musulmans, – penseurs, intellectuels, journalistes, écrivains, hommes politiques, de concert avec les jeunes qui ont fait la révolution – s’opposent de toutes leurs forces aux Frères Musulmans, Salafistes et islamistes de tous bords. Cela augure du meilleur. Le combat ne se joue pas simplement qu’en France ou en Occident !

Olaf : Et pourtant les Egyptiens ont voté pour les Frères Musulmans ?

Père Boulad : Oui, mais ce vote s’est avéré manigancé par les islamistes ! S’il était à refaire aujourd’hui, ceux-ci n’obtiendraient même pas 20% des voix ! A condition toutefois que les élections ne soient pas de nouveau manipulées … En d’autres termes, nous menons actuellement en Egypte un combat qui sera déterminant pour l’avenir de la planète.

Chaque jour, je compte les points, chaque jour j’étudie l’actualité, j’analyse la situation… Mon sentiment est que quelque chose d’essentiel se joue chez nous. Deux événements récents très symptomatiques me portent à l’optimisme. Le parti Ennahda au pouvoir en Tunisie, pourtant dirigé par les Frères Musulmans, vient de refuser d’inscrire la charia dans la constitution. Cela représente un tournant incroyable ! La Tunisie, qui a frayé le chemin à la révolution égyptienne et aux autres révolutions arabes, refuse d’inscrire la charia dans sa constitution !

Deuxième événement, certes moins important mais tout de même significatif : l’Algérie interdit désormais la prière dans les rues. Celui qui ne trouve pas de place à la mosquée n’a qu’à prier chez lui – ce qui est tout à fait conforme à la législation musulmane … Que de tels pays en viennent à prendre des positions aussi musclées, sans qu’on puisse les taxer d’islamophobes, nous montre que nous pourrions arriver aussi en Egypte à des décisions du même type. Elles ouvriraient alors la porte à une réforme, qui ne viendrait pas de l’Occident mais des pays musulmans eux-mêmes.

Islamistes et pouvoir

Quelque chose est en train de se jouer en Egypte, quelque chose d’imprévisible. Tout un courant libéral est en train de gagner parce que les islamistes ne cessent de se disputer et de se discréditer. Le roi est nu … Chaque jour, ils se contredisent ! Et les gens le constatent : « ils disaient qu’ils ne voulaient pas d’un Frère Musulman comme président, et les voilà qui en proposent un », « ils étaient de mèche avec l’armée, et les voilà à présent contre elle », « ils étaient avec l’Azhar, et maintenant ils s’y opposent » … On a l’impression que l’islam est à la croisée des chemins, face à un nœud de contradictions et d’oppositions : chiites contre sunnites, Frères Musulmans contre Frères Musulmans, Frères Musulmans contre salafistes, Frères Musulmans et salafistes contre soufis, Frères Musulmans et islamistes contre l’Azhar, et réciproquement !

Olaf : En somme, l’épreuve du réel est fatale. En se frottant aux aléas du pouvoir, les islamistes sont bien obligés de composer, de transiger. Cela montre par les faits que la charia, supposée avoir réponse à tout, échoue lamentablement dans sa volonté de tout régenter et d’offrir aux croyants le meilleur des mondes possibles.

Père Boulad : Oui. Autrement dit, l’islam ne parvenant pas à se définir, et pour cause, est en train de se piéger lui-même … Sa duplicité est en train d’éclater au grand jour !

Source: Interview exclusive du père Henri Boulad (Partie 3)

Olaf : L’islam ne parvenant pas à se définir ? Ca alors, Père, vous aiguisez vraiment notre curiosité … Qu’est ce donc que l’islam pour qu’il arrive ainsi à ne pas pouvoir se définir ? Nous allons voir cela dans nos échanges à venir … Encore une fois merci, merci beaucoup, Père, d’avoir répondu aux questions de Poste de Veille, vous nous apportez des clés uniques de compréhension de la situation actuelle.

Voici la 3e et dernière partie de l’interview exclusive du père Henri Boulad, directeur du Centre culturel jésuite d’Alexandrie en Égypte, menée par Olaf de Paris. Pour une présentation du Père Boulad ainsi que la première partie de l’interview, intitulée «La perspective historique égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam», cliquer ICI. La deuxième partie, intitulée « L’islam peut-il se rénover sans se dénaturer ? », est ICI

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«…ce dont nous avons urgemment besoin aujourd’hui, c’est d’un dialogue islamo-musulman, où les musulmans seraient invités à se définir eux-mêmes et à décider de la direction qu’ils veulent choisir.» – Henri Boulad

3 – Qu’est ce que l’islam

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Olaf : Père, dans nos échanges précédents [Partie 2] vous nous avez laissé sur notre faim en nous affirmant que «l’islam ne parvenant pas à se définir, et pour cause ». Nous arrivons là à un sujet vraiment crucial … « Et pour cause » disiez-vous. Pourquoi donc l’islam ne parvient-il pas à se définir lui-même ? Qu’est ce donc que l’islam ?

L’islamisme est présent dans l’islam comme le poussin dans l’oeuf

Père Boulad : Un homme comme Abdennour Bidar – et d’autres avec lui – essaient de prendre leurs distances par rapport aux textes médinois du Coran. Mais tous les autres qui se réclament de la position pure et dure sont d’une certaine manière plus cohérents avec eux-mêmes, avec leur livre et avec leur histoire. Dans un petit texte de deux pages – « l’Islamisme et l’Islam » – je résumais en 1994 l’essentiel de ma pensée là-dessus. Je me cite moi-même :

« L’islamisme n’est ni une caricature, ni une contrefaçon, ni une hérésie, ni un phénomène marginal et aberrant par rapport à l’islam classique orthodoxe sunnite.

Je pense au contraire que l’islamisme, c’est l’islam à découvert, l’islam sans masque et sans fard, l’islam parfaitement conséquent et fidèle à lui-même, un islam qui a le courage et la lucidité d’aller jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à ses dernières implications.

L’ISLAMISME C’EST L’ISLAM DANS TOUTE SA LOGIQUE, DANS TOUTE SA RIGUEUR.

L’islamisme est présent dans l’islam comme le poussin dans l’oeuf, comme le fruit dans la fleur, comme l’arbre dans la graine. » 

Si l’islam est par nature radical et politique, les Frères Musulmans sont parfaitement cohérents avec leur religion.

Olaf : C’est ce que dit Magdi Allam. Il parle de l’islamisme comme du « fruit mûr de l’islam ». Le connaissez-vous ?

Père Boulad : Oui, je l’ai rencontré récemment à Bruxelles. Pour lui, l’islamisme est bien le « fruit mûr de l’islam ». Si bien que quand on dit que l’islamisme est une dérive ou une déformation de l’islam, je me permets d’en douter. Pour moi, l’islamisme c’est l’islam à découvert, sans masque et sans fard, comme je l’ai écrit dans mon essai.

Mais revenons à cette question cruciale de savoir si l’islam peut se réformer sans se dénaturer. Qui dit « réforme » dit retour aux sources. Or « l’âge d’or de l’islam » – c’est-à-dire ses trente premières années – n’est qu’une succession de guerres et de massacres, qui se sont poursuivis tout au long de l’histoire. Trois des quatre premiers califes ont connu une mort violente et tragique, comme l’ont souligné entre autres Fouad Zakaria et Farag Foda. Pour avoir osé le dire, ce dernier a été sauvagement assassiné. Si tel est « l’âge d’or de l’islam », un retour aux sources signifierait une guerre tous azimuts contre le reste du monde. Ce n’est pas pour rien que les musulmans ont divisé le monde en deux zones : dar al-islam et dar al-harb – ‘la demeure de l’islam et celle de la guerre’. Ce qui signifie en clair que toute région qui n’est pas encore soumise à l’islam est automatiquement en guerre contre lui. En ce sens, Al Qaïda est parfaitement logique avec un tel retour aux origines.

…le grand modèle à imiter pour un musulman, c’est Mahomet. Or, quand on connaît sa vie, on se demande en quoi un tel modèle est imitable.

On objectera que le christianisme a lui aussi connu des périodes de violence et de conquêtes. C’est exact, mais, ce faisant, il se trahissait lui-même. En effet, l’Eglise a commencé par trois siècles d’atroces persécutions et l’évangile est une école d’humilité, de douceur et d’amour. Jésus a toujours refusé la violence. Lorsque Pierre a dégainé son glaive pour le défendre, il s’est vu réprimander vertement : « Remets ton glaive au fourreau. Celui qui tue par le glaive périra par le glaive ». Comment ne pas comparer un tel enseignement avec celui du Coran, qui incite à la haine, à la guerre et à la violence ! Comment ne pas être frappé par le blason des Frères Musulmans arborant deux glaives croisés sous leur déclaration de foi. Lorsqu’un nouvel adepte fait son serment d’allégeance à la Confrérie, c’est devant un coran et un revolver qu’il le fera – comme ce fut le cas entre autres pour Nasser et sa clique. De tels symboles parlent d’eux-mêmes et n’ont guère besoin de commentaires.

Par ailleurs, le grand modèle à imiter pour un musulman, c’est Mahomet. Or, quand on connaît sa vie, on se demande en quoi un tel modèle est imitable. Il n’est que d’écouter sur Internet les émissions du Père Zakaria Botros sur la biographie de Mahomet, pour être littéralement ahuri. Or, on ne peut soupçonner le Père Zakaria de parti pris, car ses sources sont toutes islamiques et ses références puisées auprès des historiens et chroniqueurs musulmans eux-mêmes.

Olaf : Attention Père, n’en dites pas trop à ce sujet : souvenez vous du sort que l’Autriche a réservé à Elisabeth Sabaditsch Wolff, cette autrichienne condamnée pour avoir dit tout haut ce que les musulmans lisent dans le coran et apprennent dans leurs traditions, en particulier pour avoir révélé les dessous de la vie de Mahomet. De tels propos relèvent de l’islamophobie selon les tribunaux autrichiens …

Père Boulad : Et pourtant, il s’agissait là d’une vérité historique ! C’est là que l’Europe est en train de se laisser berner. Il est affligeant de constater que dans vos pays prétendument démocratiques on n’a plus le droit de s’exprimer librement !

Olaf : Autre point que je souhaite voir avec vous, c’est le crédit à apporter aux textes musulmans, coran et tradition. Il y a en France et en Europe un certain nombre de chercheurs qui ont étudié les sources du coran et qui révèlent une imposture …

Gallez-luxenberg

Père Boulad : Vous devez penser aux thèses de Gallez ou Luxenberg.

Olaf : Vous connaissez le travail d’Edouard Marie Gallez ?

Père Boulad : Oui, j’ai rencontré l’an dernier à Paris ce chercheur, qui m’a offert sa thèse en deux tomes, « Le Messie et son Prophète ». Bien que ses propos soient pour moi un peu trop techniques, je crois bien comprendre sa position, qui vise à une déconstruction de l’islam à travers une analyse critique rigoureuse. C’est ce qu’a fait aussi Luxenberg et certains autres … Un des pionniers dans ce domaine est le père Henri Lammens, jésuite, qui, il y a près d’un siècle et demi, a écrit des textes pas du tout « politiquement corrects », bien que parfaitement étayés scientifiquement.

Il faut que les penseurs musulmans aient le courage de procéder à une étude exégétique en profondeur du Coran et de la Sunna.

Aujourd’hui, il n’est pas de bon ton de dire certaines vérités. Mais jusqu’à quand va-t-on se taire ? Les études exégétiques récentes aboutissent à une déconstruction et à une démythologisation de bien des éléments essentiels de l’islam. Il faut que les penseurs musulmans  aient le courage de procéder à une étude exégétique en profondeur du Coran et de la Sunna, comme le christianisme a osé le faire avec ses textes fondateurs. Beaucoup d’intellectuels musulmans appellent de tous leurs vœux cette démarche. Mais quand l’un d’eux, l’universitaire égyptien Nasr Hamed Abou-Zayd a osé s’y risquer, il s’est fait condamner et exiler. Jusqu’à quand allons-nous enfouir notre tête dans le sable ? Soyons objectifs, soyons pour la vérité, un point c’est tout !

Olaf : Ce travail de vérité se fait peu à peu, mais il n’est le fait que d’une infime minorité.

Père Boulad : Je parlais tout à l’heure du phénomène déjà ancien du Père Boutros Zakaria. Voici plus de dix ans que ce prêtre égyptien, s’exprimant en arabe de façon claire et documentée, démonte toutes les prétentions de l’islam, textes musulmans en main ! Il recourt au coran, aux hadiths, aux théologiens musulmans, et cette approche déstabilise beaucoup de croyants. Et lui de leur répondre : « Je n’apporte rien de moi-même, je ne fais que citer vos propres sources ! » Résultat : beaucoup de musulmans se convertissent après l’avoir écouté.

A titre d’exemple, voici le genre de démarches auxquelles il procède :

…beaucoup de musulmans se disent : « puisque l’islam est incapable de se réformer, je le quitte ! »

Les musulmans assurent que leur livre n’a pas été falsifié, car un texte coranique (sourate 15, v.9) affirme : « C’est Nous [Allah], en vérité, qui avons révélé le coran, et c’est Nous qui en assurons l’intégrité », ce qui veut dire que, selon le dogme islamique, le coran est protégé contre toute falsification. Or, dans le texte original arabe, on ne trouve pas le mot de coran (qur’an) mais le mot de « rappel », qui s’applique aussi bien au coran, qu’à l’évangile et à la torah… Comment donc Allah peut-il à la fois garantir l’intégrité des trois livres dans ce verset, alors que, dans d’autres versets, il fustige la torah et l’évangile comme falsifiés ?

Ce genre de contradictions, qui éclatent actuellement au grand jour, pousse bon nombre de musulmans soit vers l’athéisme et l’incroyance, soit vers le christianisme. Récemment un musulman de trente ans, diplômé en informatique et chef d’entreprise, suite à la lecture d’un de mes livres en arabe, est venu me trouver pour me dire qu’il ne croit plus en sa religion. De plus en plus nombreux sont ceux qui quittent l’islam en sourdine, sans l’afficher officiellement et tout en conservant leur étiquette de musulmans.

En fait, face à la crise que traverse l’islam et à son incapacité à répondre aux questions qu’on lui pose – mais qu’il élude, et pour cause… car il n’a pas de réponse – beaucoup de musulmans se disent : « puisque l’islam est incapable de se réformer, je le quitte ! ».

Olaf : Si ce mouvement allait en s’amplifiant, il viendrait à bout du phénomène de pression du groupe. J’ai discuté avec un ancien musulman (entretien publié sur Poste de Veille) qui m’expliquait combien le contrôle du groupe est fondamental pour le maintien et la transmission de la foi. Quand un individu cherche à quitter l’islam, le groupe se mobilise pour le retenir. Mais si le nombre de transfuges s’amplifiait, la communauté n’aurait plus les moyens d’exercer sa pression sur eux. Le mouvement d’apostasie pourrait alors se développer de façon exponentielle !

Père Boulad : C’est exact. Ce qui a fait jusqu’à présent la force de l’islam, c’est cette pression du groupe et la menace de mort qui pesait sur tout converti. Je doute que cela puisse continuer. Il semble que nous soyons actuellement à un tournant historique : la cohésion du groupe est en train de s’effilocher, et les forces de réveil déclenchées autrefois en Europe – avec leurs idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité, de droits de l’homme… – font leur chemin et gagnent peu à peu le reste de la planète.

Ce sont les femmes qui feront basculer l’islam et seront les agents de sa transformation.

On n’arrête pas l’Esprit. L’Esprit est une force qui agit envers et contre tout. Il parait très fragile mais il est ce qu’il y a de plus puissant. Je cite souvent ce mot de Napoléon au terme de sa vie : « Deux forces gouvernent le monde, le Glaive et l’Esprit. Mais la plus forte des deux est l’Esprit ». Eh bien j’y crois, et je le constate tous les jours.

Dans ce contexte, je pense que le mouvement féministe sera déterminant dans les années à venir. Ce sont les femmes qui feront basculer l’islam et seront les agents de sa transformation. Ce réveil, qui a commencé en Egypte au début du siècle dernier, a culminé au cours des années vingt. Etouffé ces dernières décennies par les courants islamistes, il est en train de reprendre et je pense qu’il ira en s’amplifiant.

Olaf : Chez nous, en Occident, c’est parfois le contraire : un certain nombre de musulmanes, loin de s’engager dans des combats féministes, revendiquent le voile, exigent le niqab …

Père Boulad : Oui, pour se démarquer et affirmer leur différence… Mais je ne pense pas que ça durera.

Olaf : Comment résister à cela ? Aujourd’hui l’Occident est en train de brader ses valeurs, de perdre sa substance morale, de céder au relativisme, de tomber dans la haine de soi. Pensez-vous qu’un tel laïcisme « areligieux » puisse résister à la poussée de l’islam ?

Père Boulad : Non. On ne résiste pas à l’islam par la laïcité. La solution est dans un réveil du christianisme. Il faut que celui-ci retrouve sa vitalité, sans pour autant retomber dans un autoritarisme intempestif, ni se lancer dans de nouvelles guerres de religion – mais en procédant à une réforme en profondeur. J’ai développé cela en 2007 dans une lettre au pape intitulée « SOS pour l’Eglise d’aujourd’hui ».

On ne contrera pas l’islamisation par la répression, mais en présentant l’évangile dans toute sa vérité et en le vivant dans toute ses exigences. Qu’on le veuille ou non, les « valeurs » dont se réclame l’Europe s’enracinent dans l’évangile. Ce qu’il faut, c’est réactualiser son message pour qu’il redevienne signifiant. La foi se pose aujourd’hui en termes de sens. Dans la mesure où le christianisme apportera un sens à l’homme d’aujourd’hui et une réponse aux grandes questions qu’il se pose, il aura des chances d’être accepté et de devenir un agent de transformation du monde. Ce qu’il faut, c’est réinventer un langage qui parle à nos contemporains. Un langage ancré dans l’humain, un humain ouvert à la transcendance.

…ce dont nous avons urgemment besoin aujourd’hui, c’est d’un dialogue islamo-musulman, où les musulmans seraient invités à se définir eux-mêmes et à décider de la direction qu’ils veulent choisir.

L’humain est justement le terrain commun de rencontre et de dialogue avec nos frères musulmans. Comment nous rejoindre entre hommes dans des valeurs communes partagées ? Certains penseurs musulmans actuels sont à la recherche d’un tel humanisme, tout en constatant son incompatibilité avec l’islam radical qui s’affirme un peu partout et engendre une islamophobie croissante.

Finalement, au-delà de tout dialogue islamo-chrétien ou islamo-occidental, ce dont nous avons urgemment besoin aujourd’hui, c’est d’un dialogue islamo-musulman, où les musulmans seraient invités à se définir eux-mêmes et à décider de la direction qu’ils veulent choisir.

Olaf : Vous savez toutefois que les Tunisiens de France, quasi tous musulmans, ont voté récemment à 40% pour le parti Ennahda. Ils comptent pourtant parmi les plus occidentalisés des musulmans, et un bon nombre d’entre eux ont la double nationalité.

Père Boulad : En fait les musulmans sont souvent plus radicaux en Occident que dans leurs pays d’origine. Ils font de la surenchère pour affirmer une identité menacée par un environnement occidental et laïc. Leur réaction est souvent intempestive, parce qu’ils croient que c’est la seule manière de sauver leur foi. Pour sortir de l’impasse, il leur faut développer une version spirituelle et religieuse d’un islam dépouillé de sa connotation radicale, d’un islam compatible avec la modernité et les droits de l’homme.

Olaf : Cela semble difficile, sinon impossible à l’aune de ce que nous voyons en France. Les musulmans libéraux sont si isolés et représentent si peu qu’on en vient à douter de leur capacité à changer quoi que ce soit. L’islam semble se développer ici en Occident en réaction contre l’Occident lui-même.

Mais j’ai l’impression que ce que nous vivons chez nous en Egypte va déstabiliser l’islam et le réorienter.

Père Boulad : Oui, peut être. Mais j’ai l’impression que ce que nous vivons chez nous en Egypte va déstabiliser l’islam et le réorienter. Les libéraux qui sont à l’origine de notre révolution égyptienne, et dont le nombre augmente de jour en jour, ne se laissent pas faire. L’islam est ici en plein questionnement, en pleine transition, car les musulmans se rendent bien compte que l’islam radical, saoudien, wahhabite, se trouve dans l’impasse.

Olaf : Pensez-vous que l’islam puisse s’effondrer ?

Père Boulad : C’est en tout cas la thèse d’un musulman, Abdel-Samad, parue l’an dernier en Allemagne, et qui prédit l’effondrement de l’islam dans les années à venir.

Olaf : C’est aussi la prophétie d’un saint libanais du XIXème siècle, Charbel Makhlouf, qui aurait annoncé la fin de l’islam pour l’année 2047 … Et qui annonce aussi la fin de notre entretien ! Un grand merci pour vos propos, qui, j’en suis sûr, contribueront à faire avancer les choses.

Père Boulad : Oui, à condition que nous acceptions nous-mêmes d’avancer dans la clarté et la vérité vers une société pleinement humaine et fraternelle !

Olaf : Voilà la meilleure conclusion à nos échanges. Merci beaucoup, mon Père, au nom de toute l’équipe de Poste de Veille, et de ses lecteurs.

Note de PdV : Le Père Boulad a entrepris, à la mémoire de son frère Jacques qui a dirigé plusieurs collèges en Égypte, un projet de Centre de vacances et de formation pour les enfants défavorisés d’Égypte : enfants des rues, enfants des villages, enfants soudanais, handicapés…).

Le projet est décrit sur ce site : http://www.jacquesboulad.sitew.com

Les lecteurs qui souhaitent encourager l’oeuvre du Père Boulad peuvent faire un don en ligne. Le site offre toutes les coordonnées pour la France, la Suisse et le Canada.

Reproduction vivement encouragée, avec la mention suivante et, obligatoirement, le lien html ci dessous:
© Poste de Veille www.postedeveille.ca 

  One Response to “Interview exclusive du père Henri Boulad”

  1. L’analyse n’est pas fausse…

    On ne résiste pas à l’islam par la laïcité.

    mais la solution…

    La solution est dans un réveil du christianisme. Il faut que celui-ci retrouve sa vitalité, sans pour autant retomber dans un autoritarisme intempestif, ni se lancer dans de nouvelles guerres de religion – mais en procédant à une réforme en profondeur. J’ai développé cela en 2007 dans une lettre au pape intitulée « SOS pour l’Eglise d’aujourd’hui ».

    On ne contrera pas l’islamisation par la répression, mais en présentant l’évangile dans toute sa vérité et en le vivant dans toute ses exigences. Qu’on le veuille ou non, les « valeurs » dont se réclame l’Europe s’enracinent dans l’évangile. Ce qu’il faut, c’est réactualiser son message pour qu’il redevienne signifiant. La foi se pose aujourd’hui en termes de sens. Dans la mesure où le christianisme apportera un sens à l’homme d’aujourd’hui et une réponse aux grandes questions qu’il se pose, il aura des chances d’être accepté et de devenir un agent de transformation du monde. Ce qu’il faut, c’est réinventer un langage qui parle à nos contemporains. Un langage ancré dans l’humain, un humain ouvert à la transcendance.

    ne vaut pas un clou. Du moins de notre côté. Pour les musulmans, il est plus lucide:

    Finalement, au-delà de tout dialogue islamo-chrétien ou islamo-occidental, ce dont nous avons urgemment besoin aujourd’hui, c’est d’un dialogue islamo-musulman, où les musulmans seraient invités à se définir eux-mêmes et à décider de la direction qu’ils veulent choisir.

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