avr 152012
 

Source: Une flaque de pétrole et, lovée entre le désert et les eaux turquoise du Golfe, une bulle de bonheur climatisée peuplée de centres commerciaux géants. Propreté, multiculturalisme, futurisme, stabilité, islam « soft » : les Emirats arabes unis continuent de célébrer l’alliance technochic de l’acier et du turban. Une certaine idée du bonheur arabe.

Ici, les gens n’ont aucune raison de se révolter, dit la raison commune. Ils ne paient pas d’impôts, ils sont riches, ils peuvent faire du ski sur neige en plein désert. Quoi de plus pour être heureux ? Ils goûtent au bonheur facile aménagé pour eux par une clique éclairée de sept familles de Bédouins milliardaires qui, en plus de les exempter d’impôts, ont la délicatesse de dissimuler derrière des paravents tout ce que réprouve la morale.

Et ce n’est pas la vague de révolutions qui met le monde arabe sens dessus dessous qui y changera quelque chose. Depuis un an, les investisseurs apeurés par l’instabilité de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient affluent. Epargnés comme par magie par la vague révolutionnaire, Dubaï, Abou Dhabi, Charjah, trois des sept principautés qui composent la fédération, sont ironiquement devenus le lieu de célébration d’un « printemps arabe » dont les potentialités commerciales sont abondamment exploitées par les autorités culturelles locales. On y boit du jus d’orange en contemplant les oeuvres engagées d’artistes tunisiens, égyptiens, libyens, syriens. Ces derniers témoignent, à l’abri de galeries immaculées, de la violence des soulèvements qui continuent de bouleverser leurs pays sans que cela semble menacer le cours de la vie des spectateurs.

Voilà des années que le pays est un cas d’étude qui fascine les sciences politiques et les analystes. Plus qu’ailleurs dans le Golfe, il est difficile d’y identifier des oppositions. L’espace public y est désespérément morne et policé, les manifestations inexistantes, la vie politique – faute de partis autorisés – fantomatique, et les colonnes des journaux sans surprises.

Il suffit pourtant d’ouvrir Facebook ou Twitter pour accéder à un flot de récriminations émises par une jeune génération écartelée entre sa connaissance intime des Etats-Unis et les réalités d’une société ultraconservatrice. « Les Emiratis sont envahis par les étrangers, le pays a vendu son âme à l’Occident, l’islam est bafoué, les Bédouins racistes, l’Etat discriminant et enfin : il n’y a pas de liberté. » Inaudibles dans l’espace public, ces critiques ont émergé depuis un an sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, devenu un véritable champ de bataille. Au point que c’est désormais là que le chef de la police de Dubaï, Dhahi Khalfan, communique.

Bien qu’elles demeurent modérées, les critiques émises sur les réseaux sociaux ont pris depuis le début du « printemps arabe » une ampleur qui inquiète les autorités. Dissimulés derrière des avatars anonymes, les agents du ministère de l’intérieur, manifestement inquiets par l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir en Egypte et en Tunisie, traquent les voix discordantes. Leur cible : les islamistes, les activistes et quiconque rêverait de peupler les rues de la moindre clameur.

Ces dernières années, des dizaines de professeurs soupçonnés de sympathie islamiste ont été écartés de leur emploi, de nombreux militants arrêtés et parfois déchus de leur nationalité ou expulsés.

Au mois de novembre 2011, cinq personnes ont été arrêtées et condamnées à des peines allant de deux à trois ans de prison pour avoir diffusé une pétition demandant des élections libres et une redistribution égalitaire de la rente pétrolière. Ils avaient récolté 130 signatures. Parmi eux, Nasser Ben Ghaith, économiste, pourfendeur de la spéculation immobilière et de la corruption qui règnent aux Emirats, a été limogé de son poste de professeur à la Sorbonne Abou Dhabi, branche locale de l’université parisienne. Ils ont finalement été graciés par le président des Emirats, le cheikh Khalifa Al-Nahyan, mais sans que leurs passeports leur soient rendus.

En février 2012, c’est un groupe de manifestants syriens qui protestaient contre Bachar Al-Assad devant l’ambassade de Syrie qui ont été expulsés du pays. En mars, une vague d’arrestations a frappé une dizaine de blogueurs et défenseurs des droits de l’homme. Début avril, 6 militants accusés d’appartenir à une organisation islamiste ont été démis de leur nationalité pour avoir critiqué le gouvernement et arrêtés pour séjour illégal. Deux ONG étrangères vouées à la « promotion de la démocratie » (le National Democratic Institute et la Konrad Adenauer Stiftung) ont dû fermer leurs portes.

Pour l’instant, un pesant silence régional et international pèse sur ces atteintes aux droits de l’homme. Mais du Qatar, où règne également un régime autoritaire, le plus célèbre prédicateur du monde arabe, le cheikh Youssef Qaradawi – interdit de congrès de l’Union des organisations islamiques de France – a semé la stupeur en révélant, début mars sur Al-Jazira, qu’il était lui-même interdit de séjour aux Emirats : « Cela fait un moment que je ne peux, comme beaucoup d’autres, me rendre à Abou Dhabi, ni à Dubaï, ni à Charjah. Pourtant, les Emiratis sont des êtres humains comme les autres, tout ce qu’ils ont de plus, c’est l’argent. Et ce n’est pas avec l’argent qu’on peut contrôler les gens. Malheur à eux d’expulser les gens comme ça ! Cela est interdit par l’islam ! J’enjoins aux dirigeants des Emirats de respecter Dieu. Le souverain est responsable devant les gens. Il n’a pas le droit de les traiter en esclaves. J’enjoins à Cheikh Khalifa, président des Emirats, et à son frère Mohammed Ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi, de respecter Dieu, sous peine d’aller en enfer. »

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