mar 032012
 

Source: Pauline Compan

Un premier mariage homosexuel musulman ? Le président de l’association Homosexuels musulmans de France (HM2F) s’est uni « religieusement » à son compagnon sud-africain, Qiyaam, 29 ans. La cérémonie s’est tenue dans un appartement de Sevran (93), le samedi 18 février, sous le patronage d’un aspirant imam, membre de HM2F. Ludovic Mohamed Zahed, 35 ans, y avait convié sa famille et des membres et sympathisants de l’association.

L’union a eu lieu devant une cinquantaine de personnes au cours d’une cérémonie œcuménique, où les invités ont également récité un Notre Père et des prières hébraïques. Un geste symbolique pour ce militant contre l’homophobie, musulman pratiquant.

En couple avec un Sud-Africain, également de confession musulmane, Ludovic Mohamed Zahed a souhaité officialiser leur union devant témoins. Un mariage qui n’a, bien sûr, aucune valeur juridique mais qui voudrait poser un débat sur l’union de personnes du même sexe en islam.

Saphirnews a pu questionner ce doctorant en anthropologie du fait religieux à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) sur sa démarche.

Saphirnews : Pourquoi célébrer cette cérémonie ?

Ludovic Mohamed Zahed : Nous avions envie de partager un moment de fête avec ma famille et nos amis et d’officialiser notre union aux yeux de tous. C’est la source même du mariage islamique d’affirmer son union devant la communauté. En plus, mon ami étant sud-africain, nous avons déjà contracté un mariage civil en Afrique du Sud avec sa famille. En France, nous ne pouvons pas nous pacser car, aux yeux de la loi, mon compagnon est déjà marié à l’étranger, donc ce mariage religieux était important pour nous.

Quels obstacles rencontrez-vous pour vous pacser ?

L. M. Z : Notre mariage civil en Afrique du Sud fait que mon compagnon ne peut être attesté comme célibataire par son ambassade. Ce n’est pas le cas pour moi, car la législation française ne reconnaissant pas un mariage entre deux personnes du même sexe, je reste officiellement célibataire.

Aujourd’hui, nous avons plusieurs options. Nous pouvons divorcer en Afrique du Sud pour pouvoir nous pacser en France où nous résidons, mais je ne privilégie pas cette option. J’attends le résultat de l’élection présidentielle. En cas de victoire de la gauche, nous pourrions être autorisés à faire reconnaître ce mariage par l’Etat français. Dans le cas contraire, nous essayons d’obtenir une dérogation auprès de la Chancellerie, car il devrait être possible pour un couple marié à l’étranger de se pacser en France, si les deux protagonistes sont bien les mêmes personnes. Il y a un vide juridique sur cette question.

Ce mariage est médiatisé. Pourquoi ce choix ?

L. M. Z : Car nous sommes des militants, mon compagnon est aussi dans une association LGBT musulmane en Afrique du Sud. Et je souhaitais communiquer sur ce tabou pour dire à tous les homosexuels musulmans qui nous contactent qu’ils ne doivent pas se sentir honteux de leur nature.

Pour les médias, nous ne voulions pas d’articles avant la cérémonie car nous avions peur de troubles éventuels. Une journaliste de VSD avait contacté notre association quelques jours avant le mariage pour proposer un reportage sur notre association. C’est pour cette raison que le magazine a publié un article sur notre mariage.

Vous avez réuni les trois religions monothéistes au cours de la cérémonie…

L. M. Z : Nous avions voulu poursuivre notre démarche en faveur d’un meilleur dialogue interreligieux, illustré notamment par le voyage de notre association en Israël avec des jeunes juifs et chrétiens.

D’un point de vue personnel, il était important pour moi de partager ce moment avec mes amis de différentes confessions. C’est pour cela que nous avons récité le Notre Père et des prières hébraïques. De même une amie à moi, femme, a dirigé une prière. Nous croyons que ce mariage avant-gardiste est un symbole fort, aussi à cause de ce mélange œcuménique.

Quel message adressez-vous à la communauté musulmane ?

L. M. Z : Notre message est toujours le même. L’homosexualité est une réalité et les LGBT existent au sein de l’Islam. Ils sont en droit de s’approprier un héritage culturel et cultuel, comme tout un chacun.

Oui, mais les savants rejettent le mariage entre personnes du même sexe…

L. M. Z : A la création de l’association, il y a trois ans, nous avions eu des réactions encourageantes, notamment celle de l’imam Tareq Oubrou contre l’homophobie. Depuis, cela s’est un peu calmé par peur des menaces, mais notre combat continue. Il s’agit d’éthique islamique et cette éthique appartient aux musulmans. C’est à nous de la faire évoluer, il n’y a pas de raisons que nous soyons plus conservateurs en France qu’ailleurs.

Avez-vous connaissance de précédents mariages similaires entre personnes du même sexe ?

L. M. Z : Oui, en Angleterre, mais aussi en Afrique du Sud, aux États-Unis et même en Indonésie, grand pays musulman, où des homosexuels évoluent plus ouvertement sur ces questions. Au Maroc, des couples homosexuels vivent ensemble sans que cela pose de problèmes. Ce qui pose réellement problème, ce sont les traditions patriarcales, hétérocentrées et machistes, héritées du passé.

Des stéréotypes qui se retrouvent dans le chiisme. Car si cette branche de l’islam accepte la transsexualité, c’est au prix d’une mutilation. Pourtant, même dans les sociétés chiites, les mentalités évoluent. Il m’a ainsi été possible de participer à une action de distribution de préservatifs en Iran avec une association de lutte contre le sida. Un travail de prévention que le gouvernement autorise depuis 5-6 ans dans des lieux de rencontres connus entre personnes homosexuelles.

Qui était l’imam qui a dirigé votre cérémonie ?

L. M. Z : C’est un membre de HM2F, étudiant en psychologie à Paris, musulman et homosexuel. Il est le petit-fils d’un imam de l’île Maurice et il avait l’habitude d’assister son grand-père dans ses fonctions. Il aspire à incarner cette fonction sociale d’imam, peu importe sa vie privée. Il se documente énormément et assiste à des conférences et à des réunions, sur le soufisme par exemple.

Comment sa famille a-t-elle réagi à son homosexualité ?

L. M. Z : C’est un secret de polichinelle, car ils voient bien sa différence mais n’en parlent pas clairement. Il peut y avoir, là aussi, un blocage machiste culturel.

Et votre famille d’origine algérienne, comment réagit-elle à ce mariage ?

L. M. Z : J’ai toujours été efféminé, donc mon « coming out » n’avait pas surpris ma famille. Mon père a été très dur avec moi au début, mais il a beaucoup évolué sur ces questions, il le dit lui-même : « Personne ne peut juger ce genre d’engagement, à part Allah. » C’est un grand progrès depuis 10 ans et aujourd’hui ma mère m’encourage même à avoir des enfants.

Justement, quelle est votre position sur l’adoption par des couples homosexuels ?

L. M. Z : Je suis tout à fait pour, c’est d’ailleurs dans nos projets. En tant que diplômé en psychologie cognitive (de l’Ecole normale supérieure, ndrl), je connais beaucoup d’études qui montrent que cela ne pose pas de problèmes aux enfants dans leur développement ou leur équilibre. Il faut donner cette liberté à des couples qui en ont l’envie, d’autant plus que nous ne sommes plus dans le mythe du risque de l’extinction de l’humanité. Quant à la protection de la filiation, il me semble que c’était une question importante dans le contexte de naissance de l’islam et qu’ils ont dû trancher. Les choses sont différentes aujourd’hui.

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