Fév 072012
 

Source: Damien Spleeters

(De Tripoli) Au deuxième étage d’une petite maison qui sert d’école et de lieu de réunion dans le vieux Tripoli, le cheikh soufi Kamal Homan plonge sa cuillère dans le bol de macaruna embakbka, ajuste ses lunettes en silence et réfléchi à ma question : est-ce que les soufis libyens ont peur des wahhabites qui ont déjà détruit plusieurs de leurs lieux saints à l’arme lourde ?

Destruction d’un lieu de culte soufi

http://www.youtube.com/watch?v=k12XrMDCI_c&feature=player_embedded

La scène de la vidéo ci-dessus se déroule à Tawergha, au sud de Misrata. Il s’agit de la destruction d’un lieu de culte soufi. Il est difficile de déterminer la date exacte, probablement décembre 2011.

Dans l’interprétation conservatrice de l’islam qu’ont les salafistes et les wahhabites, le culte des saints pratiqués par les soufis est proscrit. Dans le cas particulier de Tawergha, il est probable que des zélotes salafistes se soient servis de la rancœur des révolutionnaires de Misrata envers les habitants de Tawergha, d’où provenaient les pilonnages de la ville portuaire, au printemps 2011. Mais ce cas n’est pas particulier, d’autres destructions ont été rapportées.

Torture dans les prisons libyennes

La Libye toussote dans l’après-guerre et certains actes font penser qu’un certain savoir-faire en matière de violation des droits de l’homme ne s’oublie pas si facilement.

Ainsi, l’ONG Médecins Sans Frontières a décidé à la fin du mois de janvier 2012 de cesser ses activités dans les prisons libyennes où son personnel devait remettre sur pieds des détenus portant des marques de torture. En même temps, Amnesty International dénonçait la mort de prisonniers « dans un contexte de torture généralisé ». Human Rights Watch, plus récemment, envisageait que l’ancien ambassadeur libyen en France, Omar Brebesh, ait été soumis à la torture avant sa mort. Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’ONG, déclarait :

« La torture et le meurtre de détenus sont malheureusement des pratiques récurrentes infligées par certaines milices libyennes. »

Enfin, le problème des armes à feu se pose sérieusement. Les Nations unies se sont inquiétées du fait que certaines armes puissent déjà équiper certains groupes du Sahel et du Nigeria. Les troubles religieux, phénomène relativement récent, sont venus se greffer à ce tableau comme une étrange conséquence de la chute de l’ancien régime. Et nombreux sont ceux à Tripoli qui redoutent cette tension.

« Le seul et unique roi de Libye était lui aussi un soufi »

Ce samedi 5 février, les soufis de Tripoli fêtaient le premier Mawlod (jour de la naissance du prophète Mahomet) depuis la chute du colonel Mouammar Kadhafi.

« C’est un jour extrêmement important pour les soufis, probablement le plus important de l’année. Les wahhabites ne vont pas attaquer cette procession dans la vieille ville. Les attaques se passent à l’extérieur », raconte Ayman, qui n’est pas soufi mais partage certains de leurs principes, « comme un musulman libéral ».

Ayman décortique pour moi l’organisation du défilé : un premier groupe dans le cortège marque le rythme – « Ce sont les plus vénérés, les enfants n’osent pas leur lancer de pétards. » La procession, uniquement composée d’hommes, fait ensuite place à des chants répétitifs. Vient enfin un musicien battant le rythme sur un gros tambour, entouré d’autres musiciens essayant, par jeu, de le distraire.

« Saviez vous que le seul et unique roi de Libye était lui aussi un soufi ? », me demande Ayman. Non, je ne savais pas. Suheel, dans la foule dense, enchaîne :

« Cette fête est très spéciale, très différente, depuis la chute du régime de Kadhafi. »

Depuis la chute de Kadhafi, l’« émergence du radicalisme »

Aujourd’hui, les trois plus grandes zawiyah soufies de Tripoli se sont donné rendez-vous à quelques pas de la place des Martyrs, à côté de l’ancienne citadelle ottomane. Ils vont remonter vers l’arche de Marc Aurèle, doucement. De grandes bannières brodées vertes et rouges ouvrent la marche. D’ordinaire, ces trois groupes ne se mêlent pas. Ce samedi, ils ont décidé d’effectuer la procession ensemble. « Un message pour les wahhabites. Nous sommes unis. Nous sommes forts », me dit le cheikh Kamal Homan un peu plus tard, autour du repas. Il continue :

« Le régime de Kadhafi a duré longtemps. Tout une génération a manqué d’une part essentielle d’éducation. Comme un disque dur vierge, elle est prête à enregistrer les nombreux messages qui viennent d’Arabie saoudite, du Golfe, par les médias, les chaînes satellitaires, Internet. Cette émergence du radicalisme est très récente. En fait, elle s’est développée rapidement depuis la chute de Kadhafi. »

« Nous, soufis, sommes pacifiques »

Des soufis lors de la fête du Mawlod, à Tripoli, le 5 février 2012 (Ismail Zetouni/Reuters)

Mais il y avait ce samedi comme une trêve tacite entre les wahhabites et les soufis. Et bien qu’elle fusse autorisée durant les années de règne du dictateur déchu, la fête avait un goût bien particulier.

« Tout goûte différemment lorsqu’on est libre », me dit Homan. Ce qui est vrai pour la liberté l’est aussi pour la peur.

Le cheikh répond enfin :

« J’ai peur, mais pas parce qu’ils détruisent nos lieux saints. J’ai peur pour les nouvelles générations de soufis et de wahhabites. Pour nous, il est défendu de tuer. Nous sommes pacifiques, nous n’avons utilisé les armes que deux fois par le passé : contre le colonialisme italien, et lors de la révolution de 2011. Mais les wahhabites sont autorisés à tuer, même si c’est un autre musulman. Nous, les soufis, croyons très fort que nous sommes du bon côté en choisissant la paix. Nous allons vaincre par la paix. C’est une arme très forte. »

  2 Responses to “La peur des musulmans soufis dans une Libye de plus en plus radicale”

  1. Guerre de religion!!!
    Il serait temps que l’islam se scinde

  2. Pauvres petits soufis qui n’ont que la paix à la bouche. Ils n’osent pas tuer, ces chérubins. Quoique. Dans la période classique, ils n’ont renié ni le jihad ni la peine de mort. Et l’année dernière, ils tuaient encore allègrement. Mais ils sont si réconfortants qu’on va les croire, non?

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