Déc 302011
 

Source : Hiver et printemps 2011. En quelques mois, le Maghreb et le Machrek se sont embrasés. La révolte tunisienne a levé la peur que faisaient régner des pouvoirs autoritaires et corrompus. Ben Ali et Moubarak ont dû se démettre.

L’image est saisissante. Zine Abidine Ben Ali, alors président de la Tunisie, est entouré de médecins et d’infirmières. Il porte de petites lunettes à la fine monture. Il est en costume cravate. Il est comme protégé par le personnel médical. En face, seul, tel une momie, un homme enveloppé dans des bandages. Lui, c’est Mohamed Bouazizi, un vendeur de fruits et légumes de la petite ville de Sidi Bouzid. Il vient de s’immoler par le feu. Ben Ali peut se croire à l’abri. En réalité, il n’en a plus pour très longtemps à la tête du pays. La déferlante populaire va le chasser. Le 14 janvier, il va fuir comme un voleur avec sa femme, Leïla Trabelsi, plus connue sous le sobriquet de «la régente de Carthage».

En réalité, ce qui est parti en fumée avec le sacrifice de Bouazizi, c’est la peur. Une peur que le régime de Ben Ali faisait régner depuis des décennies grâce à une police omniprésente, maniant aussi bien la matraque que les instruments de torture. Pourtant, les flics en uniforme et en civil ne pourront rien face à la révolte populaire. Une révolte qui n’a pas vraiment commencé à ce moment-là. Depuis des années déjà, les luttes sociales se développent en Tunisie, notamment dans le bassin minier de Gafsa. La grève des ouvriers a été relayée par les femmes en 2008. Et, malgré les emprisonnements, elle va laisser une atmosphère d’agitation que l’on retrouvera peu après la mort de Bouazizi. La région est dure. Le climat et la peine se sont chargés de modeler les vies. Que l’étincelle soit d’abord venue de cette région pour gagner ensuite Tunis n’a rien d’étonnant.

L’avenue Bourguiba – les Champs-Élysées de la capitale tunisienne – devient vite le lieu de toutes les manifestations. Deux raisons à cela : la largeur de cette artère, bien sûr, mais surtout, c’est là que se dresse le ministère de l’Intérieur de sinistre réputation. Un peu plus haut, sur le même trottoir, c’est l’ambassade de France. Une France qui, par la voix de celle qui était alors ministre des Affaires étrangères, a craché sur les manifestants tunisiens en proposant son savoir-faire répressif à la police de Ben Ali. Michèle Alliot-Marie, il est vrai, passait de somptueuses vacances, invitée par le clan au pouvoir, dans cette Tunisie que Nicolas Sarkozy voyait comme un havre de démocratie. Le peuple tunisien s’est chargé du message. Ben Ali est allé se réfugier dans un autre havre de démocratie, l’Arabie saoudite. Un départ salué sur la place de la Casbah, à Tunis.

S’il est hasardeux de parler de «printemps arabe» – on laisse ainsi entendre qu’aucune lutte n’avait eu lieu auparavant et on place sous une même appellation des réalités nationales différentes –, ce qui s’est vraiment exporté depuis la Tunisie, c’est la conjuration de la peur. Les Égyptiens l’ont bien entendu comme ça. Si Ben Ali disparaît de la scène politique, pourquoi pas Hosni Moubarak ? Là encore, qui aurait cru possible de déloger un dictateur de ce type ? L’Égypte n’est pas la Tunisie. Son poids régional et son rôle géostratégique pour les intérêts américains et européens semblaient la mettre à l’abri de ce type de révolte. D’autant que, comme dans de nombreux pays du Maghreb et du Machrek, l’opposition progressiste et les communistes ont été éradiqués, ou presque, par une répression sans faille. Les islamistes, en revanche, ont toujours gardé pignon sur rue, grâce au réseau des mosquées. Et grâce à une certaine complaisance du pouvoir vis-à-vis de ces Frères musulmans qui, tout compte fait, ne sont pas éloignés des dogmes économiques en vigueur. La place Tahrir, au Caire, est vite devenue le symbole de la lutte de cette jeunesse en quête d’avenir. Le centre de la capitale a offert le visage d’une société nouvelle, possible : hommes et femmes, jeunes et vieux, musulmans et chrétiens se sont retrouvés au coude-à-coude. Le 11 février, Moubarak démissionne alors que les ouvriers dans les usines du pays ont entamé des mouvements de grève.

Quelques jours auparavant, le 3 février, le Yémen se soulève. Des dizaines de milliers de personnes défilent dans les rues de Sanaa pour réclamer le départ du président, Ali Abdallah Saleh. À Bahreïn, où la population réclame des réformes politiques, l’Arabie saoudite intervient militairement avec l’accord de la Ligue arabe et évidemment des États-Unis, pour mater la révolte et soutenir la dynastie sunnite qui règne sur cet archipel pétrolier ! Scénario inverse en Libye (lire ci-dessous) où les Occidentaux et l’Otan vont se charger de la basse besogne pour déloger un Muammar Kadhafi avec lequel ils travaillaient pourtant en bonne entente. Enfin, en Syrie, où la révolte se poursuit, le message des manifestants qui s’exprimait pacifiquement malgré la répression du régime, se juxtapose maintenant à celui de groupes armés basés en Turquie et de militants d’al-Qaida entrés dans le pays.

Depuis, en Tunisie et en Égypte, des élections ont eu lieu. Elles se caractérisent par une victoire des mouvements se réclamant de l’islam politique avec, au Caire, un poids économique et politique de l’appareil militaire qui fait craindre le pire. Un résultat peu étonnant. Ces mouvements sont les mieux organisés (même s’ils étaient absents lors des révoltes) et la tenue rapide d’élections ne peut que les favoriser. D’autre part, face à des régimes corrompus et népotiques soutenus par les Occidentaux, l’islam politique est apparu comme la réponse la plus claire. L’espoir risque pourtant d’être de courte durée. Les islamistes préconisent une politique économique néolibérale que ne renient pas la Banque mondiale ni le Fonds monétaire international (FMI). L’Union européenne a d’ailleurs décidé, le 14 décembre dernier, de lancer des discussions avec l’Égypte, la Tunisie, la Jordanie et le Maroc pour baisser les barrières commerciales. Les printemps arabes vont-ils se transformer en été radieux ou, au contraire, en hiver glacial ? C’est tout l’enjeu des luttes qui se poursuivent aujourd’hui. En Égypte, l’armée tente de déloger les manifestants de la place Tahrir comme sous Moubarak. En Tunisie, les islamistes s’en prennent aux femmes et tentent d’empêcher les concerts de rap. Rien n’est terminé, tout continue.

Pierre Barbancey

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