nov 302011
 

Source: Entretien avec Shahinaz Abdel Salam

Pour la première fois depuis la chute du régime d’Hosni Moubarak, les Egyptiens ont été appelés ce lundi aux urnes pour les élections législatives. Même si elles se sont déroulées dans le calme, le climat est toujours très tendu dans le pays. Depuis plusieurs jours, des milliers de manifestants réclament que l’armée se retire du pouvoir au profit des civils. Shahinaz Abdel Salam, auteure du livre « Egypte, les débuts de la liberté », analyse la situation pour Afrik.com.

Afrik.com : Comment se sont déroulées les élections ?

Shahinaz Abdel Salam : Pour le moment tout s’est bien passé. Beaucoup d’Egyptiens sont allés voter. Les files d’attentes sont interminables. Le seul point d’ombre, c’est la présence de certains candidats, qui ont installés des tables devant les bureaux de vote, notamment les Frères musulmans, pour appeler les électeurs à voter pour eux. C’est une attitude contraire aux règles électorales. Beaucoup d’activistes, qu’on peut considérer comme le visage de la révolution, ont boycotté ces élections. Bien qu’ils aient voté, ils ont inscrits sur leur bulletin de vote : « Non au Conseil militaire ! » C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. Il est inacceptable que l’on organise des élections alors que 12 000 Égyptiens, incarcérés depuis février dernier, ne peuvent pas aller voter. Ils ont été interpellés arbitrairement sans raison valable. Certains ont même écopé de deux à trois ans de prison sans même savoir pourquoi. De plus, l’état d’urgence n’a toujours pas été levé. La répression continue. Ces derniers jours, lors des manifestations, les policiers ont tué beaucoup de personnes. Le Conseil militaire a nié les faits avant de décider d’ouvrir une enquête. Mais pour le moment rien n’a été fait. Il avait aussi promis d’ouvrir une enquête suite aux manifestations des chrétiens coptes qui a fait plusieurs morts. Mais elle n’a jamais vu le jour. Les policiers qui ont tué les manifestants durant la révolution en février sont toujours libres. On ne connait même pas leur identité. Si aujourd’hui les Égyptiens votent c’est grâce à tous ces manifestants qui ont perdu leur vie pour défendre leurs droits. Leur sacrifice est le fruit de la révolution égyptienne.

Afrik.com : Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement de ces élections ?

Shahinaz Abdel Salam : A l’issue de ce scrutin, 509 membres des différents partis seront élus pour siéger au Parlement. Les élections se déroulent en trois phases. La première phase a débuté lundi et se terminera mardi. La deuxième se tiendra le 14 décembre et la troisième le 3 et le 4 janvier. Le 25 janvier, des élections internes se tiendront entre les 509 membres du Parlement pour élire les 100 personnes qui participeront à l’établissement de la Constitution. Mais le Parlement n’aura pas le pouvoir d’établir un gouvernement. Et l’armée aura toujours une mainmise sur la Constitution. Beaucoup d’Egyptiens pensent que ces élections vont permettre au pays de retrouver une stabilité. Mais je ne le pense pas. Ce Parlement n’est qu’un décor. Tant que les militaires seront au pouvoir il n’aura aucun sens. Les manifestants sur la place Tahrir réclament à l’armée de rendre le pouvoir aux civils. Ils souhaitent la formation d’un gouvernement de salut national dirigé par Mohamed El-Baradei et composé des cinq mouvances politiques les plus importantes du pays, dont les Frères musulmans et les salafistes.

Afrik.com : Les salafistes ont un poids politique important ?

Shahinaz Abdel Salam : Au départ, les salafistes avaient pour Fatwa (règle) de ne pas se mêler des affaires politiques. Mais après la révolution, ils ont changé leur doctrine en créant des partis politique. Ils sont en général issus de quartiers très pauvres et parlent des dialectes très simples. Lors des manifestations, ils mettent parfois le drapeau saoudien car ils sont soutenus par l’Arabie Saoudite qui prône comme eux le wahhabisme, un Islam très radical. Pour moi, il n’y a en réalité pas beaucoup de différences entre les salafistes et les Frères musulmans. C’est juste leurs looks qui changent. Les salafistes se laissent pousser la barbe et portent en général des chapeaux et des tenues blanches, tandis que les Frères musulmans peuvent porter des costumes, des jeans. Leur discours est plus modéré que celui des salafistes. Ils trouvent de jolis mots pour exprimer leurs idées tout en rassurant le peuple.

Afrik.com : Vous évoquez une alliance entre les Frères musulmans, donnés favoris du scrutin, et l’armée. Que cache cet accord ?

Shahinaz Abdel Salam : Même si les Frères musulmans risquent sans doute de remporter les élections, je ne pense pas qu’ils puissent répondre aux attentes du peuple. Ce sont de grands opportunistes et ils jouent avec le peuple égyptien pour avoir le pouvoir. En réalité, ils ont établi un accord avec l’armée. L’armée devrait les laisser diriger le Parlement en leur accordant au moins 60% des sièges, et en retour ils la laissent continuer à diriger le pays, sans lui mettre les bâtons dans les roues. D’ailleurs lors des dernières manifestations contre l’armée, les dirigeants des Frères musulmans ont donné l’ordre à leurs militants de ne pas manifester sur la place Tahrir pour éviter de mettre les militaires dans une position difficile. Seulement dans cette équation, ils ont oublié les intérêts du peuple. Les Frères musulmans n’ont jamais pensé au peuple égyptien. J’ai moi-même participé plusieurs fois à leurs manifestations, ils se mobilisaient en général pour défendre la cause palestinienne. Leurs leaders disaient même qu’un musulman en Malaisie était plus important qu’un chrétien copte. Les Frères musulmans sont très doués pour sceller des alliances. Déjà sous le régime de Moubarak, ils fonctionnaient de la même façon. En 2005, Moubarak leur a attribué 85 sièges au Parlement lors des élections, alors que tout le monde savait qu’elles étaient truquées. En 2010, le parti de Moubarak ne leur a donné aucun siège, une décision qui les a mis en colère. Par ailleurs, en janvier 2010, ils ont refusé au départ de participer à la révolution, sur la place Tahrir.

Afrik.com : Les Frères musulmans sont considérés comme un parti modéré. On y trouve d’ailleurs des juristes, des professeurs, des étudiants… alors comment expliquez-vous qu’ils aient au départ refusé de participer à la révolution ?

Shahinaz Abdel Salam : Les Frères musulmans ne se confrontent jamais au pouvoir, tant qu’il lui donne quelques sièges au Parlement. Mais heureusement que tous les membres du parti n’ont pas cette mentalité. Il y a des jeunes qui ont refusé de se soumettre à la volonté de leurs dirigeants et nous ont rejoint dans la révolution. Certains ont même quitté la confrérie. Et puis il faut savoir que lorsque les Frères musulmans recrutent un membre, il lui apprenne durant un an les principes du parti. A savoir, le slogan qui dit : « Tu dois une obéissance aveugle à ton chef ». C’est une espèce de lavage de cerveau. Ils recrutent en général leurs membres très jeunes.

Afrik.com : Pourtant les Frères musulmans ont amélioré les conditions de vies des Égyptiens les plus pauvres en leur permettant de s’alimenter, d’accéder aux soins et à l’éducation, alors qu’ils se sentaient abandonnés par le régime de Hosni Moubarak. Aux yeux du peuple, il semblerait qu’ils aient une légitimité à accéder au pouvoir ?

Shahinaz Abdel Salam : Il est vrai que durant toute l’année, ils donnent à manger au peuple et l’aident à se soigner. Mais ils ne le font pas par bonté de cœur, mais avant tout pour leurs intérêts. En soutenant ainsi les plus démunis, ils attendent en échange qu’ils votent pour eux lors des élections. Le Parti de Moubarak utilisait aussi cette méthode, à la seule différence qu’il le faisait uniquement pendant les élections, en distribuant de l’argent et de la nourriture. Les Frères musulmans utilisent la religion et soutiennent les pauvres pour mieux asseoir leur pouvoir. Ils savent que 44% des Égyptiens vivent sous le seuil de pauvreté avec moins de 2 dollars par jour. De plus, les Égyptiens sont très attachés à la religion. En votant pour les Frères musulmans, ils pensent qu’ils votent pour l’Islam. Aujourd’hui beaucoup d’activistes pensent que les Frères musulmans sont un véritable danger pour la démocratie, la liberté et la paix en Égypte

Afrik.com : Les manifestants sur la place Tahrir ne décolèrent pas car l’armée refuse pour le moment de bouger. Pourquoi s’obstine-t-elle à rester au pouvoir ?

Shahinaz Abdel Salam : L’armée ne veut pas rendre le pouvoir pour préserver ses privilèges. La plupart des entreprises publiques du pays sont dirigées par des militaires. Le Canal de Suez, la principale ressource du pays, est dirigé par un ex-militaire. C’est sans doute l’exemple le plus parlant. L’armée détient une grande partie de l’économie du pays. Mais à ce jour, personne ne connait le budget de la défense. C’est gardé secret. Seuls les leaders du Conseil militaire le savent. On sait qu’ils ont des salaires très élevés et des primes à couper le souffle. D’ailleurs l’armée s’est débarrassée de Moubarak car la contestation à son encontre mettait en danger ses privilèges. L’idée qu’il mette son fils Gamal au pouvoir, même si c’est un corrompu, ne lui a jamais plu. L’armée refuse qu’un civil dirige le pouvoir. Son objectif pour les prochaines présidentielles, c’est d’élire un chef d’Etat faible avec un Parlement qui détient peu de pouvoir, afin de continuer à diriger le pays. Elle a fixé l’élection présidentielle en juin 2012. Mais en réalité cela laisse du temps à Israël et aux Etats-Unis, qui soutiennent le Maréchal Tantaoui, de placer au pouvoir un président qui ne soit pas trop gênant pour leurs intérêts.

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