Nov 252011
 

Source: Un sacrifice humain plutôt qu’un procès devant une cour internationale

Par Jean-Claude Paye, sociologue (1).

L’arrestation du fils de Muammar Kadhafi est l’occasion de la même annulation du langage que celle qui a accompagné l’ensemble du conflit. Ici, une chose peut, en même temps, être elle-même et son contraire. Le principe de non-contradiction est aboli. Seif Al Islam est l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale qui le soupçonne de crimes contre l’humanité. En même temps, les médias nous le présentent comme un « modernisateur » qui voulait normaliser les relations de son pays avec l’Occident. Cependant, il est soupçonné d’avoir joué un « rôle clé dans la mise en œuvre d’un plan » conçu par son père pour « réprimer par tous les moyens » le soulèvement populaire. Il serait donc poursuivi pour sa participation à des « massacres » toujours non établis et qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’Otan. Sa culpabilité résulterait du fait « qu’il n’a eu de cesse de tenir un langage guerrier », « tentant, bec et ongles, de sauver le régime de son père », c’est-à-dire qu’il a choisi de se défendre et non de se rendre. Comme celle attribuée à son père, sa violence consisterait essentiellement dans le fait qu’il n’ait pas quitté le pouvoir alors qu’il « était inconcevable qu’il reste ».

Le meurtre de Kadhafi, cet acte de « vengeance des victimes », a pour conséquence qu’il ne sera pas jugé. Cet assassinat rencontre les intérêts des firmes pétrolières et des gouvernements occidentaux. Leurs rapports étroits avec le régime du colonel ne seront pas mis sur la place publique. La « volonté » exprimée par le CNT de ne pas remettre Seif Al Islam au TPI et de le juger en Libye s’inscrit dans le même scénario.

La substitution des images du lynchage de Kadhafi à l’organisation d’un procès devant la Cour pénale internationale a surtout pour conséquence que, au lieu d’être stoppée par la parole, la violence devient infinie. La Libye, tout comme l’Irak et l’Afghanistan, deviendra le cadre d’une guerre perpétuelle. Quant à nos régimes politiques, ils s’enfoncent dans un état d’exception permanent. Celui-ci accompagne l’émergence d’un pouvoir absolu, dont l’acte politique se place au-delà de tout ordre de droit.

La diffusion des images du lynchage de Muammar Kadhafi a été l’occasion, pour nos dirigeants politiques, de manifester une étrange jouissance. Captées par GSM, elles font immédiatement penser à celles de la pendaison de Saddam Hussein, organisée le jour de l’Aïd al-Adha, la fête du sacrifice. Ces deux affaires nous inscrivent dans une structure religieuse qui annule la parole et lui substitue le sacrifice humain. Grâce à l’image, la volonté de puissance devient illimitée. La transgression du symbolique n’est plus, comme dans le rite sacrificiel, bornée dans l’espace et le temps. Elle est constante.

Ces images sont celles du sacrifice d’un bouc émissaire. Elles nous introduisent dans la violence mimétique, c’est-à-dire dans un cycle pulsionnel, de la répétition de la mise à mort du mal personnifié. Il s’opère ainsi un retour en arrière dans l’histoire humaine, nous ramenant à un stade où le sacrifice humain occupait une place centrale, donnée ensuite à la loi. Ici, l’exigence de jouissance supplante le politique, la pulsion remplace la raison. L’exemple le plus significatif nous est donné par l’interview d’Hillary Clinton qui accueille ces images comme une offrande. Hilare, elle exalte sa toute-puissance et fait partager sa jubilation suite au lynchage : « Nous sommes venus, nous avons vu, il (Kadhafi) est mort ! » a-t-elle déclaré au micro de la chaîne de télévision CBS.

La violence infligée au chef d’État libyen est aussi, pour les autres dirigeants occidentaux, un moment propice pour exprimer leur satisfaction et jouir de la réussite de leur initiative. « On ne va pas non plus verser des larmes sur Kadhafi », a déclaré Alain Juppé. Les médias nous confirment que « les dictateurs finissent toujours comme cela ». Le lynchage devient la preuve même que le supplicié était un dictateur. La violence du meurtre, perpétré par les « libérateurs », nous montre qu’il s’agit bien d’une vengeance. Elle atteste ainsi que ses auteurs sont bien des victimes.

Le corps meurtri est devenu une icône. Les marques de la violence font apparaître l’invisible. Ces stigmates nous montrent ce que l’on n’a pu voir : la preuve des massacres devant être perpétrés par Kadhafi. Ils sont une révélation de son intentionnalité, de ce au nom de quoi l’Otan a justifié son intervention.

Une identité est ainsi opérée entre les massacres attribués au colonel et son corps ensanglanté. Les marques sur le corps vivant, puis sur la dépouille, ne représenteraient pas la violence des « libérateurs », mais porteraient le signe du sang versé par Kadhafi.

Une intervention militaire, engagée au nom de l’amour des dirigeants occidentaux envers les populations victimes d’un « tyran » et magnifiée par l’exhibition du sacrifice de ce dernier, révèle une régression de nos sociétés vers la barbarie.

Les travaux ethnologiques, ainsi que la psychanalyse, nous ont en effet montré que le sacrifice humain opère un retour à une structure maternelle. L’amour et le sacrifice sont les attributs d’une organisation sociale qui ne distingue plus ordre politique et symbolique. Ce sont les paradigmes d’une société matriarcale qui réalise le phantasme primordial d’unification à la mère, ici la fusion de l’individu avec le pouvoir.

(1) Auteur de De Guantanamo à Tarnac : l’emprise

de l’image. Éditions Yves Michel, 2011, 14 euros.

Jean-Claude Paye

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